La critique bolchévik : les soviets contre le parlement
Contre Terrorisme et Communisme de Kautsky (1919), Trotsky publie l'année suivante un livre du même titre, sorti des presses alors que se tient le second congrès de l'Internationale Communiste. Au nom de la démocratie et des libertés publiques, Kautsky dénonçait la guerre civile et le recours systématique à la violence. Trotsky réplique en distinguant entre démocratie au sens de suffrage universel, et démocratie comme expression de la masse du peuple, pour en conclure que si le régime bolchévik ne respecte pas la démocratie au premier sens, c'est parce qu'il l'accomplit dans son deuxième sens, le seul qui importe.
Avant le parlementarisme tel que nous le connaissons, rappelle Trotsky, il y eut des exemples de démocratie populaire et conservatrice : la démocratie agraire des villes de Nouvelle Angleterre, ou l'auto-gouvernement des classes moyennes urbaines et des paysans aisés en Suisse (dont Rousseau fait l'éloge dans Le Contrat Social). Ensuite, la « polarisation » de la société autour du capital et du travail crée une démocratie bourgeoise qui sert d' «instrument de défense » contre les antagonismes de classe. Cette démocratie si apaisante, si civilisée, mais qui a abouti à une guerre mondiale, mérite d'être qualifiée de « démocratie impérialiste ».
Trotsky justifie la terreur et les méthodes coercitives employées en Russie par la nécessité de se défendre face à une contre-révolution infiniment plus brutale et meurtrière. La bourgeoisie n'a pas reculé devant la Terreur quand sa propre révolution était menacée en 1793-94. Inversement, la faiblesse offensive de la Commune a fait sa perte, et favorisé les massacres qui ont suivi. En Russie, par contre, « Lorsque la révolution sociale aura définitivement triomphé, le système soviétique s'étendra à toute la population, pour perdre du même coup son caractère étatique et se dissoudre en un puissant système coopératif de production et de consommation. »
Comme au même moment Trotsky prônait la militarisation du travail, en clair le travail forcé pour des dizaines de millions de personnes, on ne peut lire ces lignes que comme un discours de gouvernant qui sait mieux que l'homme ordinaire ce qui lui convient, et n'hésitera pas à le lui imposer par tous les moyens.
Nous ne referons pas ici l'analyse d'une révolution russe où les soviets ont peu à peu perdu tout pouvoir réel, réduisant à rien (sinon à un slogan) la prétention bolchévik à atteindre ce que Trotsky nomme « une démocratie autrement profonde », supérieure à sa version bourgeoise. Pour ce qui nous concerne, l'essentiel est qu'on trouve seulement dans le léninisme, comme chez ses héritiers, une critique de ce qu'est devenue la démocratie sous le capitalisme : Trotsky s'intéresse aux formes prises par la démocratie, non à son principe.



