« Auto » ne suffit pas
Qui ne souhaite être autonome ? On rêve rarement de dépendre d'un tiers, surtout s'il a le visage d'un patron ou d'un chef. Il est pourtant permis de s'interroger sur la vogue du mot « autonomie » et de ce qu'il recouvre. De même qu'en 1910 le politicien ambitionnant de faire carrière en banlieue ouvrière parlait de « socialisme », un siècle plus tard, n'importe quel enseignant, éducateur ou militant se réclame de « l'autonomie des acteurs ». La popularité de cette notion s'explique sans doute un peu par la poussée d'une radicalité plus vigoureuse qu'il y a quinze ans. Mais nous serions naïfs de ne pas voir que la revendication d'autonomie épouse l'évolution de la vie quotidienne contemporaine et les espaces de liberté qu'elle nous ménage : des canaux de communication plus nombreux, plus ouverts et instantanés, de nouveaux loisirs, de nouvelles façons de se rencontrer, de se faire des amis ou des amants, des voyages plus rapides et plus lointains, la société « en réseaux », Internet, etc., toutes activités dont le point commun est que chacun s'y trouve en permanence avec lui-même et en permanence relié à tout et à tous. L'autonomie est subversive quand il faut la conquérir contre le prof et le militant : elle l'est moins si ce sont eux qui nous la proposent, et si elle devient une norme.
Il est toujours idiot de prendre le contre-pied des idées courantes. La promotion de l'autonomie en slogan politique et commercial ne prouve pas que l'autonomie soit négative. Mais il n'y a pas d'esprit critique sans un minimum de recul devant ce que nous chante la société.
Il y a un siècle, et même voici quelques décennies, par et contre la discipline patronale, la grande usine était censée réunir et organiser les travailleurs en un bloc cohérent qui ferait la révolution. La production de masse engendrerait une action prolétarienne de masse. C'est parce qu'il était enraciné dans l'économie que le prolétariat pourrait détruire le capitalisme.
De nos jours, l'ère dite de l'immatériel, des petites séries, de l'entreprise éclatée, de l'inessentialité du travail, de la communication et du déclin de l'autorité, est supposée produire une multitude de précaires et d'exclus du travail, d'autant mieux reliés entre eux que peu reliés à un capital devenu informe, et donc aptes à se retrouver en collectifs autonomes prêts à tout autogérer. Les néo-prolétaires, dit-on, détruiront une économie dont le capitalisme les a déracinés.
La moindre des choses est d'être conscient, à chaque époque, du rapport entre les formes sociales dominantes et des contestations qui « collent » tellement à ces formes qu'elles les reproduisent et sont donc incapables de les remettre en cause. L'organisation capitaliste du travail n'organisait pas les prolétaires pour la révolution : la liberté capitaliste ne les libère pas non plus pour la révolution. N'attendons pas de notre structuration par cette société qu'elle nous structure contre cette société.
L'autonomie est nécessaire : elle n'est pas un principe. Etre autonome, c'est partir de soi (auto) pour se donner sa propre loi (nomos): chacun souhaite que les décisions collectives tiennent compte de lui, et pour cela le meilleur moyen est d'y participer soi-même, d'y contribuer. Encore faut-il que ce « soi » en ait la force : aucune procédure ou institution, à elle seule, ne le permet. Les autonomistes répondent que si le « soi » individuel a ses faiblesses, le « soi » collectif est fort puisque collectif. Sans doute, mais comment ? Réunir des individus ne produira du qualitativement différent que si et quand ils agiront différemment. Nous revoilà donc au point de départ. Si une A.G. est plus avisée ou mieux armée contre des patrons ou des bureaucrates que les cent personnes qu'elle rassemble le seraient chacune séparément, ce n'est pas dû à la seule vertu du rassemblement de cent personnes, mais parce que ces cent-là ont fait et font quelque chose qui leur permet d'affronter patrons et bureaucrates. Préconiser un « soi » non pas individuel mais collectif, c'est élargir le dilemme sans le résoudre. Par quelque bout qu'on prenne le problème, sa solution oblige à revenir en amont, à ce qui fonde l'autonomie. En elle-même, l'autonomie n'est pas plus créative qu'aucune forme d'organisation.
Ce qui domine, chez beaucoup de radicaux, c'est l'équation
autonomie + violence anti-étatique =
mouvement révolutionnaire
dont l'insurrection prolongée d'Oaxaca, notamment, vérifierait la justesse. Or, quoique cet événement soit un des moments les plus forts de lutte prolétarienne ces dernières années, un de ceux qui donnent espoir, il n'en démontre pas moins aussi qu'autonomie et violence sont nécessaires mais non suffisantes. Un mouvement révolutionnaire n'est pas une zone libérée, voire des milliers de zones libérées. Il se développe à la fois en combattant les forces (publiques et privées) de répression, et en commençant à changer la matérialité des rapports sociaux. Aucune solidarité de quartier, aucun combat de rue, si indispensables soient-ils, ne contiennent par eux-mêmes les actes et les intentions qui font ce changement.
Jusqu'ici, c'est bien l'autonomie qui caractérise la lutte et la conscience de classe du travail aujourd'hui. La démocratie n'est pas l'avenir du monde, mais l'horizon immédiat lui appartient encore. Tant que la critique du capitalisme reste faible, celle de la démocratie le reste également.



