Désenchantement démocratique chez les bourgeois...
La pensée politique contemporaine ressemble à une longue déploration de la perte de vigueur démocratique.
Pour Marcel Gauchet, nous vivons en un temps post-religieux, qui a cessé de croire à une transcendance, à un autre monde meilleur, à un au-delà divin ou terrestre. Tout en se réjouissant de la fin du totalitarisme (communiste et fascisme n'ayant été à son avis que des religions sécularisées), et donc de l'enterrement pour lui définitif de l'espoir révolutionnaire, M. Gauchet se demande comment les hommes peuvent s'organiser sans un chef, sans une Loi, sans une croyance qui leur vient d'en haut : comment vivre l'horizontalité ? comment passer de l'hétéronomie à l'autonomie ?
Selon Pierre Rosanvallon, autrefois théoricien de la « deuxième gauche » rocardienne et de l'autogestion, nous serions passés de la foi politique aveugle (manifestée par l'adhésion d'un quart ou d'un cinquième du corps électoral au PCF pendant près de trente ans) à une défiance systématique tout aussi négative pour la démocratie, sinon plus, car favorisant une montée « populiste », d'où risque de « contre-démocratie ». L'absence d'autorité supérieure acceptée sans discussion, la réunion d'opinions ensuite dûment comptabilisées, en d'autres termes l'égalité entre individus citoyens en quoi se résume le principe démocratique, peuvent-elles fonder ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui « le lien social » ?
D'autres auteurs analysent la démocratie d'opinion, la panne démocratique ou la démocratie assistée par ordinateur, ou se demandent quel « après » aura la démocratie. Inversement, il ne manque pas d'esprits positifs pour célébrer la venue d'une démocratie « participative » nourrie de blogs, de forums, de journalistes critiques, de prises de parole, d'initiatives locales et d'actions citoyennes : mais ils n'y voient pas la solution à la crise démocratique, seulement des correctifs, des parallèles. Il y a cinquante ans, ceux qui déploraient la « massification » de la vie publique espéraient malgré tout en une rénovation du parlementarisme. Cinquante ans plus tard, le démocrate y a renoncé : faute de pouvoir changer le système, il se contente d'y résister.
Pareille inquiétude, pour ne pas parler de lassitude, a de quoi surprendre. On aurait pu s'attendre à ce que le triple triomphe de la démocratie, en 1945 contre le fascisme, en 1989 contre « le communisme », et dans le dernier quart du 20e siècle contre « le mythe révolutionnaire », laisse le vainqueur enfin libre de donner le meilleur de lui-même. Or, son succès l'étiole. La démocratie n'a plus d'ennemi, mais pas non plus d'énergie, comme si la disparition de rivaux crédibles la rendait à la fois agitée et anémique. Après s'être félicitée de la fin des extrémismes, elle se lamente d'une indifférenciation dominée par un informe consensus au centre, sans vrai clivage droite/gauche....
...alors même que l'on dé-politise la politique en réduisant tout à des problèmes techniques, comme l'illustrent la vogue et le début de traitement des problèmes écologiques. Ce n'est pas en nier la gravité que de constater qu'ils sont abordés et gérés comme des phénomènes avant tout matériels et non sociaux. Par exemple, l'industrie (ou l'agro-industrie) sera d'abord considérée comme un ensemble de faits physiques et chimiques, le nombre de litres d'eau nécessaires pour fabriquer une voiture, la quantité de CO² rejetée par l'usine, le cheminement de ses produits toxiques jusqu'à la nappe phréatique, etc., et c'est seulement sur une telle base que l'on tiendra compte du rapport salarial par quoi l'entreprise fonctionne. Comme l'exploitation de l'homme par l'homme paraît futile comparée à la menace de disparition de toute vie sur Terre, ou simplement à la montée du niveau des mers de 10 cm ou d'1 m d'ici un siècle !
Sous prétexte de tenir compte de la nature, on naturalise les faits sociaux... comme le faisait la pensée traditionnelle que le progressisme moderne s'était flatté de dépasser. Libéré de la tentation de choix extrêmes, le citoyen contemporain vit sous la pression d'urgences tellement énormes et évidentes qu'elles réunissent la quasi unanimité de l'opinion, et exigent des réponses non plus idéologiques mais scientifiques. Poser une question, c'est déjà la résoudre, et tout est dans la façon de la poser. En 1960, présenter comme une priorité « le problème de la faim dans le monde », c'était confier la solution aux spécialistes du développement industriel et aux agronomes qui apprendraient aux paysans à mieux cultiver la terre, et faire passer au second plan les revendications de réforme agraire. La révolution verte devait épargner à l'Inde, aux Philippines et à l'Indochine une révolution rouge de type maoïste. Début 21e siècle, présenter comme prioritaire « la lutte contre le réchauffement climatique », c'est prendre un problème (réel) par son milieu, et s'éviter de partir de ses tenants et aboutissants. Comme l'homme de la rue, le dirigeant politique doit écouter l'expert. Le succès du mot et de l'idée de gouvernance témoigne d'un déclin de la politique comme lieu d'une nécessaire confrontation d'intérêts reconnus comme divergents : au contraire du gouvernement qui décide au nom d'une majorité, la gouvernance recherche par principe le consensus, donc la technique productrice de consensus, donc la communication la plus efficace pour le réunir. On respecte l'expert, on se méfie du communicant, pourtant ne va pas sans l'autre.
A sa façon, le démocrate en est conscient : il se réjouit de la marginalisation de Le Pen et d'A. Laguiller, tout en regrettant que droite et gauche s'affrontent plus à coups d'images que sur la base de programmes différents. Il lui échappe que s'il n'y a plus qu'un centre, il est inévitable que seule subsiste une opposition centre droite et centre gauche.
Il lui échappe surtout que la réduction de choix politiques à des dilemmes techniques préserve l'équilibre du système, mais l'affaiblit aussi, en émoussant les oppositions, en repoussant les échéances. La stabilité née d'un excès de consensus est synonyme d'absence de décision. Si un consensus nous rassemble tous en nous mettant face à d'irréfutables évidences, par exemple sur l'environnement ou les droits de l'homme, quelle place reste-t-il au choix politique ? On pouvait discuter autrefois des voies possibles pour changer le système social, ou des raisons de le garder. Dès lors qu'il s'agit de rien moins que de sauver la planète, chacun s'incline, et il n'y a plus qu'à écouter ceux qui savent, et tenter vaille que vaille de choisir la meilleure méthode, ou la moins hasardeuse. Le blog de l'homme ordinaire ne pèse pas lourd comparé à l'expertise du climatologue.
La gouvernance impose une logique d'entreprise : poser comme préalable que tous les citoyens peuvent et doivent s'accorder, c'est assimiler chaque citoyen au membre d'une équipe de travail ou d'un atelier où chaque salarié a son rôle à jouer, et où chaque rôle dépend de la bonne tenue de tous les autres. Autant dire qu'on sort de la politique.
Quand les classes dirigeantes gèrent la politique comme une entreprise, et préfèrent les apparentes certitudes des sciences de la nature à l'analyse historique, c'est qu'elles manquent de confiance en leur histoire, en leur capacité à faire l'histoire.
Lorsque après un siècle de demi-obscurité, Tocqueville retrouve une actualité, c'est que son analyse des contradictions démocratiques rassure ceux qui ont en charge (qu'ils la remplissent ou non) la gestion de la société contemporaine, parce que Tocqueville désigne l'atomisation démocratique comme une source de vulnérabilité pour l'équilibre social. Dans une société d'individus, explique l'auteur de La Démocratie en Amérique, où l'individu renonce à sa liberté en échange d'une sécurité garantie par les lois de l'Etat, l'égalisation des conditions entraîne une perte d'intérêt pour la communauté :
« Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies : ils sentent le besoin d'être conduits, et l'envie de rester libres. »
« L'aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui remontait du paysan au roi ; la démocratie brise la chaîne et met chaque anneau à part. »
En fait, quoiqu'en pensent les classes bourgeoises passées et présentes toujours enclines à attribuer les maux de la société à une fâcheuse propension à l'égalitarisme, ce n'est pas d'un excès d'égalité que souffre aujourd'hui la démocratie, car l'individualisme, sous d'autres formes bien sûr, était aussi florissant, rampant et débridé en 1950 ou 1970 qu'en l'an 2000. Si profondes soient ses intuitions, Tocqueville fait plus partie du problème que de sa solution.
L'origine de ce problème remonte à l'ébranlement du compromis installé après 1945 de part et d'autre du Rideau de Fer. La remise en cause - et non la fin totale - du « fordisme » est suffisamment connue pour que l'on n'y revienne pas ici. Quant au capitalisme dit bureaucratique ou d'Etat, lui aussi reposait sur un compromis de classe : les ouvriers surexploités et privés de tout droit politique étaient assurés d'un emploi et donc d'une consommation misérable mais garantie ; les kolkhoziens également dénués de liberté avaient cependant celle de ne pas mourir de faim et de cultiver un lopin familial. A l'Ouest comme à l'Est, ces équilibres se sont disloqués sous le choc des luttes sociales des années 1960-80.
La bourgeoisie a réagi d'abord en démantelant une bonne part des acquis du travail, puis en lançant une expansion basée à la fois sur la tertiarisation et la financiarisation des vieilles métropoles capitalistes (Etats-Unis, Europe de l'Ouest, Japon) et sur le report de l'industrialisation dans des pays neufs ou (ré)émergents (Europe de l'Est, Asie, en premier lieu en Chine). Dans cette gigantesque recomposition du rapport capital/travail à l'échelle mondiale, un élément manque, dont l'absence rend l'ensemble boiteux: le capital s'avère peu désireux ou incapable de donner leur place à des prolétaires dont il dégrade partout les conditions d'emploi, de travail, de rémunération et finalement de vie. Il s'attaque même au sens du travail car, tout en faisant surgir des usines nouvelles, il martèle que fabrication et travail ouvrier sont périmés. Le fait historique massif contemporain, vérifiable à Shanghai autant qu'à Glasgow ou à Turin, c'est l'obstination à traiter le travail uniquement comme un coût et non aussi comme un investissement, obstination masquée et faussement compensée par un prodigieux essor technologique et commercial.
Si paradoxal que cela paraisse au vu de la « révolution informatique », des cargos chargés chacun de milliers de containeurs, de la consommation accélérée de gadgets devenus en quelques années des appendices obligés de la vie moderne, des gratte-ciel poussant dans toutes les grandes villes d'Asie, malgré tous ces signes de vitalité, la force politique du capitalisme actuel tient plus d'une force d'inertie. Car il n'y a pas de capitalisme dynamique sans réformisme : or, aucune force, aucun programme de réforme cohérent ne se met en place.
Il n'est pas d'autre cause fondamentale au désenchantement démocratique actuel : un dynamisme socio-économique formidable mais tronqué, traduit sur le plan politique par un surplace.
Cette tendance touche à sa fin. Après avoir surmonté vers 1980 un assaut prolétarien mort de s'être contenté de contrer le capital sans le bouleverser, la bourgeoisie a cru avisé de laisser à l'économie le soin de faire la politique : elle a dérégulé, privatisé, désindustrialisé et délocalisé. Elle a combattu les grèves et les syndicats au nom de la liberté du travail, ce qui n'était pas nouveau, mais correspondait au mode de vie et de pensée de nouvelles couches moyennes nées des technologies informatiques, pour qui liberté rime avec portabilité (du téléphone et de l'ordinateur), et avec circulation illimitée sur Internet. Ce libéralisme était un leurre : jamais l'Etat n'a renoncé à son rôle éminent. Sans ses flics, Thatcher ne serait pas venue à bout des mineurs et des ouvriers du Livre en grève. Sans l'intervention de leurs pouvoirs publics respectifs, ni la Chine ni les Etats-Unis n'auraient atteint les taux de croissance qu'ils ont connus. Les « fonds souverains » sont des banques étatiques d'investissement. Le développement économique est directement à la fois cause et effet du renforcement des Etats, que favorisent l'ascension de nouvelles puissances (y compris militaires) et l'instabilité internationale, rouvrant une ère où des impérialismes ne se combattront plus à leur périphérie, mais directement, les antagonismes ne pouvant se résoudre à terme que par les armes. (La perspective de guerre entre grandes puissances est un vaste problème que nous ne traiterons pas ici, mais qui ne sort pas du sujet de ce texte : la démocratie, c'est aussi l'acceptation de la guerre par la représentation nationale et par l'ensemble des groupes sociaux réunis en peuple, comme l'histoire en donne de multiples exemples, hier comme aujourd'hui.)
Déjà épuisée depuis quelques années, et remise en cause pour de bon par la crise financière de 2008, la vague libérale lancée vers 1980 a épuisé sa dynamique : son dépassement appellera une redéfinition, non plus déplorative, mais à nouveau positive et « optimiste », de la démocratie. Nous n'en sommes pas encore là, et ce n'est pas la venue d'un présumé nouveau Kennedy en la personne d'Obama qui y suffira. Quoique la première élection de Roosevelt date de 1932, le triomphe du New Deal a supposé rien moins qu'une vague de grèves et d'occupations d'usine sans précédent aux Etats-Unis, puis une guerre mondiale.



