Au fondement de la démocratie :
la politique
Si par politique on entend la prise en considération de la société dans son ensemble (y compris la réalité et la question du pouvoir), et non comme une addition de « questions » locales ou techniques, en ce cas il va de soi que tout changement social est politique.
Mais la politique est autre chose que ce souci du général et du global, car de cette totalité elle fait paradoxalement une nouvelle spécialisation, une activité détachée des intérêts directement sociaux. Ce domaine réservé au débat, à la gestion, à la décision n'est évidemment pas fermé aux hiérarchies sociales, mais il les déplace sur un terrain où ces hiérarchies ne seront jamais traitées quant à leurs causes, seulement leurs conséquences.
L'apport historique de la Grèce antique n'est pas la démocratie, ensemble de procédures et d'institutions réunissant les citoyens pour décider ensemble de leur sort. L'innovation se situe en amont, dans ce qui fonde la démocratie : l'invention d'un espace réservé à la confrontation, à la prise de décision et à la gestion, distinct du reste de la vie sociale. Cette sphère spécifique sort chacun de ses intérêts particuliers (individuels ou de groupe) et donc des inégalités de fortune ou de rang, pour le placer sur un plan où il jouit d'une égalité de droits avec tous les autres citoyens. Cette séparation définit la politique : consciente de son incapacité foncière à éteindre les antagonismes, la société les transpose en terrain supposé neutre, en tout cas parallèle, où les conflits sont traités et généralement amortis au mieux possible de la perpétuation de l'ensemble du système social. C'est cette séparation dont Marx amorçait la critique dans diverses œuvres de jeunesse. C'est cette même séparation que la démocratie directe ou populaire conserve tout en croyant la dépasser par une participation enfin active de tous : mais faire entrer tout le monde dans une sphère séparée n'en a jamais supprimé la séparation.
Tout groupe humain réfléchit et agit à sa façon sur l'ensemble de sa situation. Mais il revient aux sociétés de classe, sous mille formes et non sans essais et erreurs, d'avoir finalement « inventé » la politique comme espace séparé du reste de la société, existant et fonctionnant par et pourcette séparation qui fonde la politique et la définit. Ensuite, bien sûr, les sociétés se sont représenté comme simple, évident et universellement souhaitable, un mode de fonctionnement qui doit très peu à une nature humaine, et tout à l'histoire.
La division en classes, dans certaines conditions, a produit la politique : la suppression de la division en classes passera par le dépassement de cette séparation.
La démocratie n'est pas à abattre ou à dénoncer, mais à dépasser. Comme les autres critiques essentielles, celle de la démocratie n'est possible que par rapport à la perspective communiste. Tant que l'on reste dans la perspective d'un équitable « partage des richesses », la question politique, ou comme l'on dit aujourd'hui la question du politique, se résume logiquement à un repartage du pouvoir. Seul un monde radicalement autre ne sera plus obnubilé par le pouvoir, qu'il s'agisse de le prendre, de le répartir ou de le disperser. La question politique ne devient soluble que lorsqu'elle cesse d'être première.



