La critique de la démocratie « formelle »
L'analyse « marxiste » traditionnelle a le mérite de souligner que la démocratie n'offre que des possibilités dont seuls les membres de la classe dominante sont capables de faire un usage effectif.
Comme les précédentes, cette critique s'attaque bien à un trait constitutif de la démocratie, mais son erreur est de traiter les formes démocratiques comme si elles manquaient de réalité, alors qu'elles sont réelles, de leur réalité propre.
Affirmer que les libertés permises en régime démocratiques sont de façade et facilitent la perpétuation du pouvoir bourgeois, c'est énoncer une vérité qui ne dit qu'une partie de la vérité. La liberté d'opinion favorise ceux qui sont à même de s'en servir : dans une société inégale, la politique, la connaissance et le débat d'idées aussi sont inégaux. Pourtant, aujourd'hui comme hier, en utilisant (et en élargissant) les possibilités qui leur sont laissées, les travailleurs (ou les dominés, comme l'on aime dire maintenant) améliorent leur condition, apportant ainsi un contenu à des libertés qui ne restent pas de pure forme.
Quand on explique, et ce n'est pas très difficile, que le bulletin de vote de l'ouvrier n'a qu'en apparence le même poids que le bulletin de son patron, on prouve seulement que la pseudo égalité politique ne compense pas l'inégalité sociale. Mais les réformistes sérieux n'ont jamais prétendu le contraire. Ils ont simplement dit et répété : « Puisque le bulletin de Krupp pèse un million de fois plus que celui d'un de ses ouvriers, rassemblons les voix de millions de travailleurs et nous serons plus forts que la famille Krupp. Pour ce faire, justement, mettons à profit les libertés d'expression et d'association : ainsi nous ferons une réalité des apparences de pouvoir que la bourgeoisie a cru habile de nous concéder. » Contre la puissance du capital, le travail a pour lui le nombre : prendre publiquement la parole, faire vivre une presse indépendante de celle des patrons, s'organiser sur le lieu de travail, se réunir et manifester dans la rue, sont malgré tout plus faciles en démocratie, comme le prouve l'expérience des exploités ou des dominés depuis deux siècles. En général, la masse de la population a plus de moyens d'améliorer son sort sous De Gaulle que sous Pétain, sous Adenauer que sous Hitler, sous Allende que sous Pinochet, sous Felipe Gonzales que sous Franco, etc.
Si le parlementétait seulement un décor, et la liberté de la presse uniquement un leurre, on ne comprendrait pas pourquoi existent et perdurent des parlements, des partis et des journaux d'opinion, et encore moins pourquoi ils mobilisent encore des électeurs, voire des enthousiasmes. La démocratie n'est pas un faux semblant, pas seulement.



