Lettre de troploin n° 9 janvier 2009
Il est très difficile de réduire à l'obéissance celui qui ne cherche pas à commander. (J.-J. Rousseau)
Les Editions L'Harmattan (7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris) ont publié début 2009 un livre de G. Dauvé et K. Nesic :
Au-delà de la démocratie
Plutôt que de donner ici un résumé ou des extraits d'un livre dont la table des matières est reproduite en annexe au présent texte, nous avons préféré indiquer dans quel esprit l'ouvrage a été fait, et en profiter pour préciser quelques points.
On pourrait d'abord s'interroger sur le sens d'une énième réflexion sur un sujet apparemment secondaire comparé à des questions plus urgentes, par exemple la crise actuelle. Tout semble en effet avoir été dit sur la démocratie, par ses ennemis comme par ses laudateurs ou ses réformateurs. Il est de bon ton dans les pays capitalistes dits développés de dénoncer la désuétude des pratiques parlementaires et le désintérêt qu'elles suscitent. Aucun électeur n'espère que son vote changera profondément sa vie. Pourtant, dès qu'il y a un semblant d'enjeu, l'intérêt renaît, voire la passion. Les Etats-Unis ont beau être le pays où la politique ressemble le plus à un show et à un business, des millions de bénévoles se mobilisent pour porter la parole des candidats à la Maison Blanche. On parle d'élargir le champ de la démocratie, la rendre participative, la faire descendre dans le quartier, la rue, l'école, et certains rêvent de l'implanter sur le lieu de travail. Elle relève du trésor à défendre, comme en Espagne en 1936, ou à reconquérir comme en Amérique Latine au temps des dictateurs militaires, ou à l'Est contre les bureaucrates. La démocratie est vécue sinon comme la réponse à tous les problèmes, du moins comme la réponse qui contient toutes les autres.
Si notre livre présente un quelconque intérêt, c'est par sa façon de prendre le problème. Nous avons essayé de comprendre comment, en dépit de toutes les critiques, de tous les manquements à ses propres règles, la démocratie continue de hanter notre présent. La manipulation des opinions publiques y est pour peu de chose : la « fabrication du consensus » n'est que la mise en musique de ce que les citoyens peuvent et veulent entendre à un moment donné. La démocratie, telle que nous le connaissons depuis un ou deux siècles, triomphe comme la médiation la mieux adaptée à une civilisation capitaliste qui s'est également imposée depuis un ou deux siècles, et qui n'en finit pas de s'étendre.
L'ouvrage ne prend pleinement son sens qu'avec sa dernière partie, qui se demande comment les prolétaires, dans une révolution future, pourraient développer une nouvelle façon de vivre et de s'organiser, le communisme, capable de rejeter des médiations et des pouvoirs qui aujourd'hui nous écrasent. Sans cette abolition, il n'y aurait d'ailleurs aucun bouleversement profond du vieux monde. Il ne s'agira pas d'enrichir le contenu de la démocratie, de la débarrasser de sa nature de classe, d'en créer une prolétarienne ou populaire, mais de vivre, de faire et d'être radicalement autrement.
La démocratie n'est pas à abattre, ni à dénoncer, mais à dépasser. Sa critique n'est qu'une facette de la critique du capitalisme, et ne prend donc son sens que par rapport à la perspective communiste. Celui qui s'accommode d'une société de classe dont il veut limiter les imperfections et les abus, celui-là est un partisan « normal » de la démocratie. Par exemple, il réduira la crise actuelle à l'action de gouvernants dominés par les puissances d'argent, et à la prédation de l'économie dite réelle par la finance, donc finalement à un déficit de contrôle démocratique sur la gestion du système.
Au fond, le livre publié par L'Harmattan pose trois questions :
Du point de vue du fonctionnement des sociétés actuelles : comment une démocratie que l'on répète vidée de sens fait-elle preuve d'un dynamisme jusqu'ici supérieur à celui du mouvement prolétarien ?
Du point de vue des prolétaires : quelle auto-organisation peuvent-ils se donner pour lutter et se supprimer en tant que salariés sans se perdre dans la démocratie, y compris dans une démocratie qu'ils croiraient leur ?
Du point de vue du communisme : comment peut se combiner ce qui pour Marx définirait la société, l'unité et la différence entre les êtres humains ?



