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Demain, orage. Essai sur une crise qui vient

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Index de l'article
Demain, orage. Essai sur une crise qui vient
Capitalisme, passé et présent
En quoi le capitalisme mène le monde
« Contradiction n'est pas impossibilité. » (Marx)
Le cours du capitalisme n'est pas irréversible
1929 : le problème et sa solution
Après 1968, la demi-solution
Le but de la mondialisation
Ce que n'a pas réglé la nouvelle division internationale du travail
Petite sociologie de la bourgeoisie
Prolétarisation de la classe moyenne
Les ateliers du monde
Vivre à crédit
Salaires, déflation et profits
Capital cannibale
Dislocation
Fragmentation politique
Le facteur humain
Mondialisation sans idéologie et archaïsme radical
Surpopulation relative
Migrations non maîtrisées
Le pire des mondes possibles
Introuvable écologie
Le néo-libéralisme est-il déjà fini ?
Guerres
The Clash
La crise qui vient
QUELQUES OUVRAGES UTILISES
Toutes les pages

Introuvable écologie

Nul ne sait si la température moyenne va augmenter de 2, de 3 ou de 5°, de combien de centimètres montera le niveau des mers, ni dans quelle proportion le gaz carbonique contribue plus que le méthane au réchauffement de la Terre. Ce qui est sûr, c'est la responsabilité humaine dans l'évolution climatique.

Le mode de vie le plus moderne promu par le capitalisme (une voiture par adulte, une maison par famille, avec piscine et pelouse verte toute l'année) n'est pas généralisable, on le sait depuis longtemps, et il a toujours fallu des pauvres à cette richesse. Les beautés de Delft supposaient que non loin de la ville peinte par Vermeer existent des fabriques dont on se rend maintenant compte qu'elles polluent, et où travaillaient des prolétaires. Le capitalisme tend à transformer la totalité de la nature et de l'humanité, mais ne peut fonctionner que si subsistent à ses marges de larges réserves naturelles et humaines, où il puise et qu'il épuise avant d'en exploiter d'autres. Tant que le système se limite à une fraction de la planète, cette contradiction ravage le monde et les êtres vivants sans poser de problème insurmontable. Si des labours excessifs érodent des terres arables, on change de mode de culture, ou on cultive ailleurs. Si une usine pollue ses environs, les habitants de la région sont libres de déménager. L'industrie nucléaire trouvera toujours quelque pays pauvre pour accepter de servir de dépotoir à ses déchets toxiques. Les 3800 morts de Bhopal n'ont pas mis fin à l'industrie chimique indienne ni à Union Carbide. Des espèces peuvent disparaître et la mer d'Aral s'assécher sans que la Terre et le capital cessent de tourner. A la longue, toutefois, l'extension de la consommation de masse au sein des « vieux » pays développés, et l'industrialisation accélérée de nouveaux, surtout s'ils ont la taille de la Chine et de l'Inde, créent un changement quantitatif et qualitatif, et donnent une acuité à ce qui restait jusque-là une contradiction maîtrisable.

De même que l'entreprise actuelle doit résorber ses stocks et tourner « à flux tendus », de même l'ensemble de la société fonctionne sur la base du minimum de travail, du minimum de temps, du minimum de réserves et de ressources inemployées : créer le plus par le moins. Or, donner la priorité à l'obsolescence, à la vitesse de rotation de tout, argent, technique, produit, idée, c'est privilégier aujourd'hui sur demain, et se mettre dans la moins bonne position pour ménager ses lendemains. On ne peut à la fois faire comme si l'on était entré dans l'âge de l'immatériel, et s'inquiéter outre mesure de la banale matérialité des futures sources d'énergie. Ceux pour qui l'ordinateur mène le monde croient de bonne foi que ce monde, contrairement au temps des usines dévoreuses de charbon et d'acier, n'a besoin que d'un peu d'électricité bientôt fournie par le vent et le soleil : une micro-turbine sur le toit, et mon portable ne s'éteindra jamais... Chaque société est victime de ses mythes. L'utopie technicienne et industrielle des 19e et 20e siècles promettait l'abondance : elle a multiplié les engins de mort. Une économie qui s'imagine fondée sur « la connaissance », et remplace le réel par le virtuel et l'ouvrier par le chercheur, est incapable d'affronter son avenir. Nier la production, c'est s'interdire d'agir sur sa propre reproduction. S'il s'agit d'accroître à court terme la productivité, le capitalisme est imbattable. Préparer l'avenir (y compris le sien), c'est ce qu'il fait le plus mal.

Le problème énergétique témoigne de ce que notre temps butte sur la remise en cause nécessaire d'un mode de produire et de vivre qu'il est incapable de dépasser. Experts et gouvernants (en général, après qu'ils ont cessé de gouverner) ont beau tirer la sonnette d'alarme, et des écologistes occuper quelques strapontins ministériels, le capitalisme contemporain ne met pas en correspondance ce qu'il produit avec les énergies rentables pour le produire (c'est d'économie qu'il s'agit ici, non de vie authentiquement humaine). Il persiste dans un mode de développement dont tout prouve qu'il n'est pas généralisable à la totalité de la planète, et il l'étend. Le capitalisme n'a pas de cerveau collectif mais, après 1945, ses zones les plus fortes s'étaient donné les moyens d'assurer un certain type de rapport social et de consommation. Or, ce qui était destructeur mais viable pour un cinquantième de l'espèce humaine ne le sera jamais pour la totalité, ni même pour le quart. Cinquante ans plus tard, ce système est à la fois structurellement incapable de s'arrêter (cela contredirait la logique de suraccumulation), et conjoncturellement incapable de se réformer (ce ne serait possible que sous la contrainte d'un rapport travail-capital dynamique). Une « décroissance » est incompatible avec un capitalisme jusqu'ici inapte à poser (sinon en paroles) le problème d'une autre manière de consommer, d'une autre relation avec la marchandise qui ne serait plus simplement utilitaire et négative. Par exemple, le véhicule automobile individuel est parfaitement adéquat à une civilisation qui glorifie l'individu : or, contrairement à 1960, cet objet devenu quasi indispensable est de plus en plus perçu comme un boulet (tandis que l'ordinateur paraît libérateur, mais en ira-t-il toujours ainsi ?). Ce n'est pas un hasard si la Californie, ce concentré monstrueux de notre monde, porte plainte contre les six principaux constructeurs locaux d'automobiles pour « nuisance publique ». Nos contemporains n'aiment pas ce qu'ils font.

L'enchérissement de l'énergie va peser lourd sur les conditions actuelles de perpétuation du système. Les marchandises coûteront plus cher à fabriquer, mais aussi à vendre, car les bas prix d'aujourd'hui reposent sur une « révolution des transports » qu'un pétrole plus onéreux mettra en péril. Quelle rentabilité restera-t-il aux porte-conteneurs venus d'Asie, comme aux jets qui véhiculent des millions de touristes, et qu'adviendra-t-il d'une grande distribution basée sur une compression drastique des coûts ? Les wagons de marchandises remplaceront-ils les camions aux portes des supermarchés ? Puisque la voiture à essence sera encore pendant une décennie ou deux le moyen de transport obligé d'environ un milliard de Terriens, à salaire stagnant et compte tenu de la contrainte d'économiser davantage pour la retraite, il faudra dépenser moins à Carrefour et à la Fnac, et limiter le budget automobile à l'indispensable, le véhicule individuel-familial perdant de sa dimension symbolique et affective, et devenant plus une nécessité comme le chauffage ou l'éclairage. Sans prédire le déclin de ce marché, il n'est pas indifférent qu'en 2006, pour la première fois, les Français aient moins circulé sur quatre roues et moins acheté de voitures que les années précédentes.

Il n'y a pas de problème technique que le capitalisme ne puisse résoudre. Sa limite est sociale. La reproduction (élargie, par définition, avec accumulation) du capitalisme passe par la reproduction de l'espèce humaine et de la vie sur Terre et, tant qu'il existe, il les reproduira, à ses conditions, au prix de millions de morts, peut-être bientôt de centaines de millions.

Le capitalisme ne traite quoi que ce soit qu'à partir de ce qu'il est au plus profond. Il change beaucoup, mais pas de nature. Aucun impératif humain, aucune urgence environnementale ne suffiront à le faire évoluer. Des experts ont calculé qu'en dépensant chaque année pour l'écologie 1% de la valeur de sa production totale, l'économie mondiale s'épargnerait des pertes prochaines (et inévitables si rien n'est fait pour y remédier) estimées entre 5 et 20% de cette même production. Un bon père de famille n'hésiterait pas longtemps. Le capitalisme n'est pas une famille. Il n'aborde le réchauffement planétaire qu'en fonction de ce qu'il peut en comprendre et y faire, et l'envisage à la fois comme un nouveau secteur marchand, et comme l'occasion d'innovations industrielles. La « lutte anti-pollution » crée des droits à polluer qui deviennent objets de vente et d'achat, et complètent la panoplie des produits dérivés typiques de la finance globalisée. La continuation de la circulation automobile et de l'agrobusiness conduit à développer des biocarburants dont les engrais libèrent un peu plus de CO². La menace la plus grave pèserait-elle sur le monde, le capitalisme, comme n'importe quel système social, mais plus encore que d'autres systèmes en raison de l'inventivité qui le caractérise, imaginera toutes les solutions, toutes sauf sa propre fin. Il se mettra à l'écologie quand il y aura intérêt. D'ici là, le discours écologiste restera slogan, culpabilisation, argument de vente pour nous faire acheter le dernier article supposé économiser ressources et énergies, et gadget politique, comme la récente promesse onusienne de planter un milliard d'arbres.