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Demain, orage. Essai sur une crise qui vient

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Index de l'article
Demain, orage. Essai sur une crise qui vient
Capitalisme, passé et présent
En quoi le capitalisme mène le monde
« Contradiction n'est pas impossibilité. » (Marx)
Le cours du capitalisme n'est pas irréversible
1929 : le problème et sa solution
Après 1968, la demi-solution
Le but de la mondialisation
Ce que n'a pas réglé la nouvelle division internationale du travail
Petite sociologie de la bourgeoisie
Prolétarisation de la classe moyenne
Les ateliers du monde
Vivre à crédit
Salaires, déflation et profits
Capital cannibale
Dislocation
Fragmentation politique
Le facteur humain
Mondialisation sans idéologie et archaïsme radical
Surpopulation relative
Migrations non maîtrisées
Le pire des mondes possibles
Introuvable écologie
Le néo-libéralisme est-il déjà fini ?
Guerres
The Clash
La crise qui vient
QUELQUES OUVRAGES UTILISES
Toutes les pages

Fragmentation politique

Le monde né de 1939-45 n'était certainement pas pacifique, mais les pays dominants, et d'abord les Etats-Unis et l'URSS, finissaient par tirer profit des incendies qu'ils attisaient, éteignaient, ou laissaient mourir. Phare de la domination réelle du capital, les Etats-Unis ne retirent aujourd'hui de leur hégémonie que des occasions d'intervenir sur un chaos multiforme.

Si l'histoire de l'humanité est plus riche en remous convulsifs qu'en harmonies, il fut un temps où les grandes puissances maîtrisaient relativement les déséquilibres régionaux. Tel n'est plus le cas. On explique souvent ce fait par la disparition de l'URSS qui aurait favorisé des désordres auparavant contenus par le condominium russo-américain. (Inversement, autrefois, on répétait que la rivalité entre les deux Grands avivait les troubles dans le tiers-monde.) En fait, la décomposition du capitalisme bureaucratique a coïncidé avec la crise sociale en Occident, sans qu'aucune des deux soit cause de l'autre. Avec à l'Est une transition vers un improbable capitalisme de marché qui serait viable, et à l'Ouest la désagrégation d'un fordisme que rien ne vient remplacer, il aurait été étonnant que la fin de la guerre froide inaugure une ère de prospérité, fût-elle marchande, et de démocratie, serait-ce sous la houlette et au profit de l'Oncle Sam.

Au Moyen Orient, que les Etats-Unis voulaient remodeler, le remède se révèle pire que le mal. La « guerre contre le terrorisme » fait lever d'autres terroristes. Le Pentagone ne se demande plus comment vaincre les guérillas sunnite, chiite, post-baasiste, nationaliste, etc. qui se disputent l'Irak, mais comment et quand partir aux moins mauvaises conditions. Or l'action lancée contre Bagdad suivait celle menée contre Kaboul, dont elle était censée rattraper l'échec inavoué. Dans les deux cas, du fond de ses bunkers et du haut de ses avions, l'Amérique règne sur une société déchirée qui échappe à tout contrôle.

Mutatis mutandis, tel est aussi le lot de Tsahal, dont l'intervention au Liban en 2006 s'intègre dans une stratégie étasunienne de destruction par les armes de ce qui est tout autre chose qu'une addition de groupes armés. La supériorité militaire ne suffit jamais à modifier un contexte socio-politique, et le déni des réalités sociales finit par nuire à cette supériorité (sur 400 chars engagés par Israël, 50 détruits par le Hezbollah). On ne peut indéfiniment jouer le pourrissement de la situation des Palestiniens en espérant qu'ils s'entre-tuent puis se contentent des quelques kilomètres carrés qu'on leur concède et, en attendant, se mettre à l'abri de leur révolte derrière un mur. Au passage, les combats de l'été 2006 remettent en selle des membres de « l'Axe du Mal » comme la Syrie et l'Iran, à qui les Etats-Unis, en dépit de leur hégémonie mondiale, sont incapables d'interdire l'arme atomique. Vaincre une armée ennemie n'est pas reconstruire une société. L'hyperpuissance, y compris militaire, est vaine si elle n'est vecteur d'un projet social, et si elle imagine en compenser l'absence par des armements toujours plus sophistiqués.

En Amérique latine, de nombreux pays, et non des moindres, virent à gauche, et quelques trublions comme Chavez et Morales renouent avec un anti-impérialisme gauchiste que beaucoup croyaient enterré. Au Mexique, le candidat de gauche refuse ce qu'il considère comme une violation du verdict des urnes, rassemble un million de personnes, entend se proclamer président et constituer un gouvernement bis. On peut y lire des signes de renouveau démocratique, on peut aussi y voir une incapacité des Etats-Unis à maintenir l'ordre dans leur pré carré.

Du fait de la faiblesse de la Russie et du peu d'existence politique de l'Union Européenne, la fin du bloc est-européen ouvrait un horizon propice à la pénétration des Etats-Unis : même là, ils ont le plus grand mal à se trouver des points d'appui ou des relais. A peine pourra-t-on dire que la Pologne les soutient en Irak. En Ukraine, un président « atlantiste » se double d'un premier ministre « russophile ». Vu de Prague ou de Budapest, Washington n'a guère plus à offrir que Bruxelles. Au sortir de 1939-45, la démocratie et le Plan Marshall, le second donnant un sens à la première, consolidaient en Europe de l'ouest des tendances déjà existantes vers une expansion économique et une certaine réunion des classes. C'est ce terrain favorable qui faisait la réalité de l'alliance politique et militaire scellée par l'OTAN. Il n'y a aucune commune mesure entre l'arrivée des capitaux américains en Europe après 1945, qui s'inscrivaient dans un mouvement global, et les investissements actuels par lesquels des firmes cherchent là comme ailleurs une source de profit rapide, mais quittent la Roumanie pour la Malaisie à la première occasion.

Plus elle s'élargit, de la Baltique à la Mer Noire, plus l'Union Européenne se renforce comme un vaste espace économique dénué d'autorité politique ou militaire. Le pouvoir central qui siège à Bruxelles est aussi bien armé pour obliger tel ou tel membre de l'UE à privatiser son service postal ou à diminuer les retraites, qu'il est dépourvu d'influence sur les affaires internationales, y compris celles qui se passent à sa porte. Il est frappant qu'un conflit meurtrier ait pu éclater au cœur de l'Europe au moment où, débarrassée du péril (réel ou imaginaire) russe, elle avait à la fois les mains libres et la force unie pour empêcher un tel conflit. On s'est beaucoup moqué de la SDN, de sa faillite morale et politique devant le réarmement allemand, la guerre d'Espagne ou l'invasion de l'Ethiopie par Mussolini, mais le bilan de Bruxelles n'est pas plus brillant que celui de Genève avant 1939. L'Europe aura attendu des années avant d'intervenir dans la guerre civile qui déchirait l'ex-Yougoslavie, et elle ne s'en est mêlée qu'en bombardant la Serbie bien après que celle-ci a additionné (comme ses voisines mais plus que ses voisines) massacres et crimes. Au lieu exact où était né l'embrasement de 14-18, une Europe soi-disant réunie a échoué à maîtriser un conflit local. L'attaque de l'OTAN contre la Serbie démontrait la débilité politique d'une UE poussée à la guerre par les Etats-Unis, mais aussi l'inaptitude étasunienne à agir en Europe, sinon négativement : la politique américaine est capable de contribuer à la désunion européenne, et incapable de promouvoir un projet pour ce continent.

Une incapacité militaire traduit généralement une carence sociale et politique, mais l'échec des armes peut se révéler salutaire, en forçant un pays à évoluer. Confrontée à la perte progressive de ses colonies, la France a réagi après 1958 en entrant pour de bon dans la modernité. De nos jours, les Etats-Unis tournent le dos aux leçons que leur inflige le bourbier moyen-oriental, et l'échec militaire accentue la difficulté du capitalisme à se réformer.

Nulle part l'unification accélérée des flux de marchandises et de capitaux ne s'accompagne des formes de pouvoir et de l'organisation des territoires qui seules donneraient sens et force à cette unification. L'Europe passe de 18 à 27 membres, rassemble 450 millions de personnes et rêve de franchir le Bosphore, sans remédier à son inachèvement permanent, et le rejet du traité constitutionnel par deux de ses Etats fondateurs n'a pas seulement valeur de symbole. Il a fallu des siècles de commerce, de centralisation étatique, de culture et de guerres pour façonner les nations européennes. Les processus économiques ne se suffisent pas à eux-mêmes, et ne font pas surgir automatiquement des modes de « gouvernance » conformes à la nouvelle réalité (la vogue du mot traduit une tendance à assimiler la direction des affaires publiques à la gestion d'entreprise, et donc un renoncement à la politique comme vision globale et direction générale de la société). Livrée à elle-même, l'économie pousse plutôt à la résurgence de ce que l'on présente comme des vieilleries, et à la production de nouveaux archaïsmes.

Au Moyen Orient, la résurgence religieuse tient à l'échec de la structuration nationale dans cette région. Le Hezbollah s'en prend autant à un Etat libanais incapable d'accorder une place aux chiites, qu'il ne fait la guerre à Israël. Et il n'y aurait pas eu d'ascension du Hamas sans la stagnation du fait national palestinien.

Slovaquie, Monténégro, Moldavie, Transnistrie, Timor Oriental... la mondialisation donne naissance à des Etats-nations aussi peu viables que ceux issus de la décolonisation, et voués comme eux à une existence artificielle, instrument d'un puissant voisin ou lieu privilégié mais précaire d'investissements multinationaux.

Même au sein d'Etats ayant une vie nationale constituée, et que l'on pouvait estimer stables, de fortes tendances poussent à l'autonomie, et parfois à la séparation, comme en Belgique ou en Espagne, voire en Ecosse, sans grand chose en commun (à part le folklore) avec les anciens régionalismes occitan, basque, corse ou breton. Ces mouvements centrifuges contredisent l'idéologie qui se voudrait dominante, celle de la marche à une unification croissante, et révèle cette idéologie pour ce qu'elle est : un discours sans efficience. L'émergence de mini-Etats, sinon de micro-Etats, et l'effort pour créer des structures séparées au sein des Etats existants, signifient qu'il n'y a pas assez d'occasions de profit dans le monde contemporain, et donc pas assez de possibilité de vendre son travail. Pour attirer des investissements et des emplois, chaque morceau de territoire, chaque ensemble de population doit se singulariser, se détacher, mettre en avant ses avantages et atouts spécifiques, se libérer de voisins gênants car (à tort ou à raison) jugés moins rentables. Le Flamand a beau être le compatriote du Wallon, il en devient le concurrent : il lui faut s'en distinguer, proclamer qu'il est lui, parce que Flamand, plus qualifié et meilleur travailleur, et donc constituer la Flandre en entité politique séparée susceptible de faire venir chez elle des capitaux précieux parce qu'il n'y en aura pas pour tout le monde. (Ce repli, cet égoïsme social, indique aussi un minimum de front commun entre capital et travail, qui n'est pas sans incidence sur la lutte des classes.)