Prenons au mot la démocratie directe... Selon ses partisans,
elle a pour objectifs :
[1] Le respect de la majorité.
[2] L'expression de minorités, auxquelles est garantie une large latitude d'action.
[3] La possibilité d'une libre discussion, afin d'éviter la contrainte, les pressions, la violence : « D'abord, parlons... ».
[4] La primauté d'une volonté collective, non celle d'un individu ou d'une poignée d'individus.
[5] Le respect de la décision commune.
Examinons ces critères un par un.
[1] La règle majoritaire.
Beaucoup de mouvements sociaux ont été lancés par une minorité, parfois très réduite. Dans les années trente, lors des grandes grèves d'O.S. américains, à Akron, deux occupations d'usine impliquant chacune environ 10.000 personnes sont lancées par une demi-douzaine d'ouvriers. En 1936, chez Goodyear, pendant une négociation sur les salaires, 98 O.S. arrêtent le travail, entraînant à leur suite 7.000 ouvriers, obligeant la direction à céder au bout d'un jour et demi. On objectera qu'ici la minorité prend l'initiative d'actes rapidement majoritaires, et n'est donc pas vraiment minorité. Sans aucun doute, mais le fait montre le peu de pertinence de la majorité comme critère.
Les participants à un piquet de grève mettent leurs intérêts et ceux du travail en général au-dessus des intérêts (immédiats, en tout cas) des non-grévistes, et au-dessus du droit au travail de ces derniers. Des démocrates feront valoir que la grève est soutenue par une forte majorité du personnel : c'est oublier que la démocratie comporte le respect des minorités. Encore faudrait-il savoir où commence une majorité. Qui décidera à quel seuil une minorité cesse d'être minoritaire et devient assez nombreuse pour se voir qualifiée de majorité digne d'incarner une volonté générale ? à 51% ? 60% ? 95% ?... Décision majoritaire (même ultra majoritaire) et respect des minoritaires ne peuvent servir de critère. Que la lutte doive être menée par les travailleurs eux-mêmes n'indique pas qui fait partie de l'ensemble travailleurs.
[2] Le droit des minorités.
Tout mouvement significatif, revendicatif ou subversif, est amené à entraîner des hésitants dans sa dynamique et à leur demander ce qu'ils n'avaient pas initialement envie de faire.Quand un comité de quartier exige d'une entreprise qu'elle envoie cent personnes pour renforcer un piquet de grève ou une occupation d'usine, il n'agit pas en patron convoquant son personnel, ou en officier rassemblant sa troupe : il s'attend à ce que les prolétaires de cette entreprise remplissent leurs obligations vis-à-vis des autres comme d'eux-mêmes.
Inutile de nier les écarts ou les contradictions entre l'ensemble de la base et ses éléments les plus résolus : mais le fait que ceux-ci prennent l'initiative d'une lutte ne suffit pas à les transformer en nouvelle élite dirigeante. La bureaucratisation est généralement le produit du réformisme, non l'inverse, et ne résulte pas plus de minorités agissantes que de majorités consentantes. Base ou encadrement, minorité ou majorité, nous n'avons pas là des repères suffisants pour comprendre une situation, et y agir.
D'ailleurs, ceux qui approuvent une décision estiment toujours qu'elle émane d'une majorité suffisante. Inversement, pour ceux qui contestent la décision, cette majorité n'est jamais assez majoritaire, et ils en demandent une meilleure, plus nombreuse... Entre 1970 et 1973, l'un des arguments de la droite chilienne (et des Etats-Unis) contre Allende était d'avoir recueilli « seulement » un gros tiers des suffrages exprimés, devançant « seulement » de 39.000 voix son concurrent immédiat, sur un total d'environ trois millions. Le candidat de l'Unité Populaire avait beau être démocratiquement élu, l'opposition le déclarait illégitime. Ainsi va la démocratie bourgeoise. Mais la démocratie ouvrière éprouve aussi souvent le plus grand mal à accepter une majorité insuffisamment majoritaire...
[3] La libre discussion.
Il est superflu de se demander si la parole vient avant, après ou pendant l'acte de révolte. En 1936, dans l'usine General Motors de Toledo, une assemblée réunit le personnel mais, raconte un témoin, « on aurait dit que chacun s'était fait son opinion avant qu'un seul mot soit prononcé » : la grève avec occupation commence, et toute mesure sera prise ou validée par l'AG des grévistes. Ces ouvriers n'agissaient pas en robots sans cervelle. L'échange de paroles était inutile parce qu'il avait déjà eu lieu, dans des centaines de discussions (et donc de réunions, même minimes) informelles. L'acte qui en sortait « parlait » par lui-même.
Si démocratie signifie échange, on peut qualifier cette pratique de démocratique, mais ce n'est pas le principe démocratique qui l'a rendue possible.
Inversement, dans d'innombrables conflits, inviter ou obliger les participants à se réunir et à parler interrompt le geste entamé et en brise l'élan. Verbaliser, c'est souvent expliciter l'acte et le renforcer. C'est aussi souvent transformer l'énergie en discours. Une expression qui n'est pas action et apprentissage équivaut à une parole creuse. De même, rechercher « des informations » noie généralement l'information essentielle : la volonté présente de lutter.
Contrairement au Verbe divin qui aurait créé le monde, les paroles humaines se contentent d'exprimer, de prendre part, de renforcer. C'est déjà beaucoup. Une grève, une émeute se trouvent bien sûr devant des choix. Mais elles ne les affrontent pas comme un philosophe ou un chercheur passant successivement au crible de la raison diverses hypothèses afin de se décider sans préjugé, croit-il, pour la bonne. La parole leur sert avant tout à mettre à jour ce qui mûrit dans les têtes, et sur cette cohérence à choisir la meilleure voie.
Traditionnellement, la critique sociale oppose le vote public, manifestation de franchise collective et de continuité dans l'action, au vote à bulletin secret. L'isoloir isole, c'est certain (quoiqu'il ait apporté un progrès et une protection au milieu du 19e siècle en soustrayant l'électeur populaire au regard et à la pression du châtelain, du curé ou du patron.) L'une des premières mesures anti-ouvrières de Thatcher fut d'ailleurs d'imposer le bulletin secret pour le vote d'une grève. Mais les mains levées en public ont donné lieu à autant de manipulations, - jeu auquel les staliniens étaient passés maîtres.
Nier que l'histoire résulte de la confrontation des opinions, de la consultation du plus grand nombre possible et de la règle majoritaire, ce n'est pas conclure pour autant à l'inutilité de l'information et du débat. Aucun acte, fût-il violent, ne se suffit à lui-même. Aucun geste n'est automatiquement porteur de sens. Dans l'exemple de General Motors indiqué plus haut, un échange verbal avait bien eu lieu, avant la décision de faire grève, décision à laquelle il avait contribué. Si les ouvriers avaient respecté à la démocratie à la lettre, ils se seraient obligés d'organiser une discussion : elle aurait pu révéler leur détermination, ou la remettre en cause. Aucun débat n'est bon ou mauvais en soi.
[4] La volonté commune.
La démocratie se veut une protection : elle garantit que les participants ne recourront pas à la violence verbale ou physique, parce que des démocrates se traitent mutuellement en égaux.
Si l'on se donne pour but l'égalité, elle est un résultat de l'action commune, non un préalable. L'invoquer, c'est presque toujours avouer qu'elle ne va plus de soi, et que se sont déjà instaurées des relations inégales. La communauté de lutte se délitant, chacun est renvoyé à lui-même, comme si le groupe était une addition de libres décisions à faire converger, mais qui ne convergent plus et ne décident rien. Dès lors chacun se compare à l'autre. Ce qui n'était que différences devient degrés de supériorité et d'infériorité, que la démocratie mesure.
Agir pour d'autres ne transforme pas en petit chef : le bureaucrate forge plutôt son pouvoir en s'abritant derrière une masse dont il sait épouser les oscillations. Toujours modeste à ses débuts, le bureaucrate nie toute ambition personnelle et se dit au service de la base, et un de ses atouts est d'en être persuadé. S'il n'y a pas à attendre de leader charismatique, il n'y a pas non plus à craindre les initiatives individuelles.
Certes, on a rarement raison tout seul. Mais privilégier par principe la communauté nous ramène à l'insurmontable dilemme majorité/minorité.
L'intuition d'une possibilité à saisir ne naît pas au même rythme chez chacun de ceux qui partagent une perspective. Celui d'entre nous qui croit possible d'agir essaye de nous convaincre, des arguments s'opposent dans une discussion qui ne peut être un simple exercice intellectuel, et l'échange implique vraisemblablement un conflit de volontés. Si la cohérence exige confrontation et liberté, elle ne sort pas d'une rencontre en terrain neutre d'arguments qui se toléreraient mutuellement jusqu'à ce que le meilleur l'emporte par sa seule supériorité logique. « La vérité est aussi peu modeste que la lumière (..) Elle me possède. » (Marx, 1843) Elle n'appartient à personne. Elle me bouscule et s'empare de moi. Comprendre le monde ne découle pas d'un choix pacifiquement dégagé de toute influence extérieure. Une idée fondamentale brise mes certitudes et ne vient pas à moi en douceur : à plus forte raison, l'initiative qui créera une rupture. Si la démocratie consiste à trier des options avec pour seul guide un libre arbitre individuel, en ce cas la vérité n'est pas démocratique.
Vouloir à chaque moment tout mettre ou remettre sur la table, exiger que seul le collectif à nouveau dûment réuni décide, équivaut à revenir en arrière. Les groupes autogestionnaires qui disent fonctionner ainsi n'auto-gèrent que leur propre parole.
[5] Tout le monde est pour le respect des décisions... sauf si l'on juge la décision mauvaise.
Quelle décision, d'abord ? En 1914-15, dans le SPD, pour Spartakus et les autres groupes de gauche, respecter la décision largement majoritaire aurait signifié renoncer à une action (fractionnelle, inévitablement) contre la guerre et l'Etat allemand. C'est au nom du vote (approuvé par la base) de la totalité de la fraction parlementaire socialiste, et des responsables régulièrement élus du parti et des syndicats résolus à soutenir l'effort de guerre, que l'appareil du parti combattait les internationalistes. A quoi rester fidèle : à l'approbation de la guerre en août 14 par l'immense majorité du mouvement socialiste, en Allemagne et ailleurs ? ou aux résolutions internationales antérieures promettant de riposter au déclenchement d'un conflit en Europe par des actions insurrectionnelles chez tous les belligérants ?
En 1968, après une première grève (avec occupation) commencée le 20 mai, suivie d'une reprise du travail votée à une forte majorité le 10 juin, l'usine Peugeot de Sochaux est de nouveau aussitôt occupée par une minorité d'ouvriers. Lorsque le matin du 11, les CRS délogent violemment les occupants, les équipes de non-grévistes arrivant en car pour reprendre le travail se joignent alors aux grévistes contre les forces de l'ordre. Les bagarres qui s'ensuivent feront deux morts ouvriers. Des rumeurs évoqueront l'usage par certains émeutiers de fusils de chasse, et l'on parlera de morts parmi les policiers que les autorités auraient gardées secrètes. Vrais ou faux, de tels bruits attestent de l'âpreté des affrontements, et de la façon dont ils ont été vécus : comme une confrontation avec l'Etat. La reprise du travail n'aura lieu que le 20 juin, avec des acquis supérieurs aux accords de Grenelle.
Ainsi, après avoir voté la fin de la grève, non seulement un grand nombre d'ouvriers ne retournent pas au travail, mais rallient des extrémistes restés jusque-là très isolés : la première occupation n'avait mobilisé qu'entre 1.000 et 100 personnes, sur plus de 30.000 salariés, dont 3.000 syndiqués. On peut certes faire valoir le peu de démocratie d'assemblées manipulées par la CGT, siégeant sous la pression des médias et sous la menace d'une police jamais lointaine. Mais le fait de contredire aussi massivement son propre vote, et sans s'être réuni en bonne et due forme pour en décider, montre que l'espace-temps du vote n'est jamais premier ni décisif, contrairement à ce que veut le principe démocratique. On se tromperait en réduisant l'épisode à un réflexe de solidarité instinctive : chez Renault, en 1972, l'assassinat de l'ouvrier maoïste P. Overney par un vigile n'a quasiment déclenché aucune réaction à Billancourt, les salariés se sentant très peu concernés par l'agitation menée par la Gauche Prolétarienne, alors que ceux de Peugeot en 1968 se reconnaissaient dans la révolte des plus radicaux d'entre eux. Par ailleurs, quelques années plus tôt, des grèves sauvages avaient éclaté à Sochaux, souvent à l'initiative de jeunes ouvriers, et lors de la première occupation, une centaine de contestataires avaient animé un Forum, disparu au bout de quelques semaines, mais lieu de discussions vives tous azimuts. Le 11 juin 68 s'explique aussi par un passé qui, mieux que toute procédure démocratique, incluait échange d'informations, réunions et discussions, et préparait la décision apparemment spontanée de riposter aux CRS.
L'examen de ces cinq critères de la démocratie directe montre d'abord qu'une foule d'actes et d'événements pour nous tout à fait positifs ont lieu sans ces critères, voire contre eux ; ensuite que leur application n'empêche pas les manoeuvres, pressions et manipulations qu'elle est censée empêcher. Ces critères sont inopérants.



