Le communisme de conseils :
de l'anti-bureaucratisme à la non-violence
Gauches Communistes « allemande » et « italienne » partageaient un net rejet de la démocratie bourgeoise. En 1932, ni Pannekoek, ni Mattick, ni en Allemagne les petits groupes héritiers du KAPD et des Unionen ne croyaient possible qu'en rassemblant leurs forces au lieu de se combattre, les « frères ennemis » socialiste et stalinien, entraînant avec eux l'ensemble des démocrates, puissent « faire barrage » à Hitler. Pannekoek comme Bordiga étaient critiques de l'antifascisme. Leur désaccord porte sur la démocratie ouvrière.
Il n'est pas indifférent que les intéressés eux-mêmes en soient venus à se qualifier de « communistes de conseils ». En 1920, l'opposition des conseils ouvriers au parti, en tout cas au parti de type léniniste prôné (et plus tard imposé) par l'I.C., n'était qu'un aspect de ce qui distinguait la Gauche Allemande, un trait majeur sans doute, mais qui ne la résumait pas. Mettre en avant le conseil, c'est privilégier un mode d'organisation. Ce courant est l'un des premiers à avoir compris la faillite de la Révolution russe mais, avec le temps, la critique de la bureaucratie (celle au pouvoir en URSS comme celles des partis et syndicats ouvriers dans le monde) a fini par présenter la bureaucratie comme l'obstacle principal à la révolution, et la démocratie ouvrière comme la principale voie révolutionnaire. Dans leur théorie comme dans leur pratique, ces groupes ont entretenu une méfiance systématique contre tout ce qui pouvait apparaître comme une contrainte exercée sur la classe ouvrière. Du communisme de conseils, on a glissé à la démocratie des conseils, la seconde étant supposée apporter le premier. Une démocratie ouvrière et non bourgeoise, bien sûr, mais de ce point de vue, les formes bourgeoise ou ouvrière se donnent le même but : empêcher ou éviter les atteintes à la liberté, personnelle ou collective.
Nous répondrons, non (comme le ferait Bordiga) que cette liberté serait illusoire et donc indifférente au communisme, mais que de toute façon le principe démocratique ne la garantit pas, car il ne la préserve qu'en l'absence de crise au sein du groupe considéré, fût-il composé de prolétaires au lieu de bourgeois.
Si l'objectif est de faire en sorte que nul ne puisse faire pression sur quiconque, la « protection » offerte par les mécanismes démocratiques est illusoire, car elle ne vaut qu'en l'absence de crise grave. Dès que la discussion ne suffit plus à entraîner une décision acceptée de bon gré par l'ensemble des participants, il faut plus que discuter : soit admettre que la communauté compte plus que le désaccord, et donc vaut la peine d'être maintenue malgré ce conflit et cette décision ; soit se résoudre à une scission ; soit imposer par la force une solution à l'ensemble du groupe. Dans tous les cas, le principe démocratique s'est vu suspendu.
A faire du libre arbitre un absolu, on aboutirait à un groupe radical sans autre activité que de transmettre idées et informations. Peu de théorie, sinon la théorie de l'échange et de la nécessité de l'autonomie. Pas de théorie, sinon la théorie qu'aucune théorie ne doit être imposée à la classe. Ainsi définie par son absence, cette non-théorie serait inaccessible à la critique, facilitant l'évolution du groupe vers une bureaucratie informelle.
La théorie bordiguiste du parti nie le problème. Le conseillisme y répond en prônant l'attente d'une majorité prolétarienne si vaste qu'elle résoudra tout conflit sans violence verbale ni physique, mais a toutes les chances de rester introuvable. Un mouvement révolutionnaire futur ira au-delà d'une alternative « parti ou autonomie », alternative née de nos échecs.



