Sens interdit
Face à la démocratie, toute critique est suspecte, et plus encore si cette critique ne vise rien moins qu'un monde sans classes, sans salariat ni capital, sans Etat.
A la rigueur, l'opinion courante comprend (tout en le condamnant) le « réac » qui méprise la démocratie, car en niant la capacité des hommes à s'organiser et à se diriger eux-mêmes, il est dans son rôle. Mais celui qui refuse le principe démocratique au nom même de cette capacité, et parce qu'il estime la démocratie inadaptée à l'émancipation des prolétaires et de l'humanité, celui-là est voué à l'incompréhension. Au mieux il passe pour un provocateur amateur de paradoxes, au pire pour un intellectuel dévoyé qui à force de ne pas apprécier la démocratie finira chez ceux qui l'ont le plus attaquée : les fascistes.
En effet, si « l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes », il semble évident que, pour s'émanciper, les exploités, les dominés, les damnés de la Terre, doivent rejeter ce qui maintient leur sujétion (« ni Dieu, ni César, ni tribun »), et pour cela créer leurs propres instruments de discussion, de décision et de gestion. Cette exercice d'une liberté collective, n'est-ce pas précisément ce que l'on nomme démocratie ? La solution a le mérite de la simplicité : pour changer le monde et assurer la meilleure vie humaine possible, quoi de mieux que de la faire reposer sur des institutions donnant la plus large liberté d'expression et de décision au plus grand nombre ? Comme par ailleurs, dans beaucoup de leurs luttes, prolétaires, dominés et exploités se revendiquent de la démocratie et proclament leur volonté d'établir une démocratie enfin authentique, la cause paraît entendue : le critique de la démocratie part battu d'avance.



