Petite sociologie de la bourgeoisie
Là où la mondialisation passe pour forte, se révèle sa faiblesse. Il faut une classe des propriétaires de moyens de production pour promouvoir le capital. Les bureaucraties d'origine militaire ou ouvrière ne manquent pas d'efficacité pour développer un capital jeune qui n'a pas encore besoin de donner leur plein essor aux stimulations du marché, et peut provisoirement (et non sans mal ni pertes) tronquer la concurrence. Le pouvoir politique fait comme si la société n'était composée que d'une seule entreprise, et manipule les prix, les bénéfices et les salaires comme s'il était lui-même le seul vendeur et le seul acheteur. Tel a été le cas, un temps (assez long, parfois) de la Russie après l'échec de la révolution d'Octobre, de la Chine après 1949, et de divers pays aussi variés que l'Allemagne de l'Est ou le Vietnam. A terme, cependant, le capital suppose une classe de propriétaires privés. Que le bourgeois propriétaire (à titre individuel ou familial) de sa filature ou de sa fonderie ait cédé la place au fonctionnaire du capital, et que l'Etat soit souvent devenu capitaliste collectif, selon des formules de Marx et d'Engels, n'enlève rien à la nécessité pour le capital d'exister comme une addition de pôles séparés et rivaux producteurs de valeur par la fabrication et la vente rentables de marchandises. Un système porté à refuser toute limite engendre naturellement des managers irresponsables et des actionnaires uniquement soucieux d'accroître la valeur boursière de leurs placements, dont régulièrement la ruine purge le système. Mais lorsque les irresponsables et les boursicoteurs tiennent le haut du pavé, et s'arrogent des surprofits sans créer de valeur sinon pour eux-mêmes, c'est qu'il n'y a plus assez de profit pour toutes les couches bourgeoises, et que la restructuration a largement raté son but. Au lieu de courir des risques et d'encaisser des bénéfices en cas de succès, les grands patrons contemporains s'enrichissent quand l'entreprise périclite, et reportent la totalité des pertes sur le personnel. L'excès de prédation nuit au capitalisme.
Qui dit capitalisme dit entreprise, cette « personne morale » (et non association de personnes physiques) assurant la continuité du capital, distincte de ceux qui la possèdent, de ceux qui la dirigent comme de ceux qui y travaillent : elle pourrait les remplacer tous, et n'en continuerait pas moins. Laisser les actionnaires la diriger eux-mêmes, c'est donner la priorité au dividende sur le bénéfice. Il faut l'actionnaire : sans lui, l'entreprise serait par exemple propriété d'une banque, qui la traiterait comme un élément de son actif/passif, et s'en débarrasserait si cette vente rapportait davantage aux clients de la banque. Mais il faut aussi des gestionnaires qui aient à gagner ou à perdre personnellement dans la conduite de l'affaire. Or, dans le capitalisme actionnarial, chacun joue avec des flux de valeur indifférenciés et anonymes. L'obligation pour l'entreprise de rapporter le maximum aux actionnaires, fût-ce au détriment de l'entreprise, entre en contradiction avec la fonction de l'entrepreneur comme agent de l'accumulation de valeur. Trop de profit reversé en salaires, et la rentabilité chute. Mais trop de profit accaparé par le propriétaire d'usine du 19e siècle, ou par l'investisseur institutionnel en ce début de 21e, signale un disfonctionnement du cycle de la valorisation. Le capital n'a pas vocation à enrichir le bourgeois à n'importe quel prix, ni des fractions de la bourgeoisie aux dépens de l'ensemble. Quand il le fait systématiquement, c'est signe de péril.
Le capitalisme actuel est géré au jour le jour, avec pour priorité les intérêts immédiats des détenteurs de capitaux, le célèbre retour de 15% sur investissement, rarement atteint mais symbole d'irréalité : comment obtenir un bénéfice de 15% ou même de 7,5% avec une croissance très inférieure, sinon par des profits de monopole ? On fait une norme générale de ce qui n'est accessible qu'à la petite minorité des heureux possesseurs d'une rente de situation. Comme nul n'ignore le caractère éphémère de cette position privilégiée, autant dire que les capitaines d'industrie gèrent leur barque selon la règle « Après nous le déluge ». Les bourgeois n'ont jamais été altruistes, mais le refus systématique de prendre en compte l'intérêt général de leur classe révèle une crise structurelle. Le capitalisme du 19e siècle était tempéré par des bourgeois éclairés, voire des chefs d'Etat autoritaires, comme Bismark imposant aux propriétaires d'usines d'écouter les revendications des grévistes. Au 20e siècle, les managers avaient fini par comprendre le capitalisme comme système global où le capital doit faire sa place au travail. La seule régulation qui fonctionne aujourd'hui est celle des dérégulateurs.



