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Demain, orage. Essai sur une crise qui vient

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Index de l'article
Demain, orage. Essai sur une crise qui vient
Capitalisme, passé et présent
En quoi le capitalisme mène le monde
« Contradiction n'est pas impossibilité. » (Marx)
Le cours du capitalisme n'est pas irréversible
1929 : le problème et sa solution
Après 1968, la demi-solution
Le but de la mondialisation
Ce que n'a pas réglé la nouvelle division internationale du travail
Petite sociologie de la bourgeoisie
Prolétarisation de la classe moyenne
Les ateliers du monde
Vivre à crédit
Salaires, déflation et profits
Capital cannibale
Dislocation
Fragmentation politique
Le facteur humain
Mondialisation sans idéologie et archaïsme radical
Surpopulation relative
Migrations non maîtrisées
Le pire des mondes possibles
Introuvable écologie
Le néo-libéralisme est-il déjà fini ?
Guerres
The Clash
La crise qui vient
QUELQUES OUVRAGES UTILISES
Toutes les pages

Ce que n'a pas réglé la nouvelle division internationale du travail

Longtemps traité en ennemi irréductible, puis en partenaire conflictuel, le prolétaire paraît maintenant inexistant.

Si comme on le dit le travail devient inessentiel, voire immatériel, c'est-à-dire insaisissable, et si nous vivons de plus en plus, comme on le répète, dans une économie de la connaissance, le publicitaire qui invente un slogan sous sa douche, et le cadre qui pianote sur son portable dans le TGV, créent beaucoup plus de valeur que l'opérateur, le livreur et la caissière, dont il est urgent de confier les fonctions à des systèmes automatisés. L'acte productif s'éparpille, la fabrication, la matérialité de la production semblent disparaître au point qu'on ne sache plus qui fait quoi. L'ouvrier de 1850 était méprisé, celui de l'an 2000 est invisible.

Mais quel travail est ringardisé ? L'Europe de l'Ouest n'a ni remplacé ses foules de dockers par quelques dizaines de milliers de techniciens déplaçant des conteneurs pour de simples raisons de coût, ni liquidé la plupart des charbonnages parce que les filons s'épuisaient, mais avant tout parce qu'il y avait là des métiers organisés, concentrés, en des lieux stratégiques qui les mettaient en position de force. « Qui commande dans ce pays ? », s'indignait le patronat anglais au milieu des années soixante-dix : les syndicats ou l'Etat ? Question biaisée, mais à laquelle le thatchérisme allait répondre en cassant la grève des mineurs dix ans plus tard. Ce n'est pas la supériorité technique de l'informatique qui a poussé à désindustrialiser, c'est le besoin de mettre à l'écart une classe ouvrière trop remuante.

Au moment même où le travail pesait plus lourd sur nos vies, où l'on professionnalisait un système éducatif sommé de préparer à un emploi, où l'on mariait l'école et l'entreprise, où l'on réorganisait le bureau selon des normes de productivité auparavant réservées à l'atelier, le travail ouvrier était dénigré, et si possible déplacé en Roumanie, à l'Ile Maurice, bientôt à Djakarta, aujourd'hui à Pékin.

La logique actuelle est de dire au salarié : A condition de travailler plus et de gagner moins, tu garderas peut-être ton emploi. Des projets de réforme comme celui de M. Camdessus (ex-patron du FMI et catholique social) proposent de travailler davantage, mais en contrepartie d'un revenu, d'avantages sociaux et d'une retraite améliorés. Cependant ce néo-compromis est accordé d'en haut, sans qu'aucune représentation ou organe issu du travail y participe. Il n'y a là rien d'une prise en compte du travail comme activité collective, rien d'une sécurité et solidarité sociales. On revient au contrat individuel patron-ouvrier. Comment en serait-il autrement, puisque de tels projets sortent de la bonne volonté de bourgeois éclairés ? Dans le passé, aucune réforme cruciale n'a été octroyée au travail, qui n'a amélioré son sort que dans la lutte, généralement violente, parfois illégale. Ce qui est proposé n'est qu'une ré-individualisation du rapport salarial. Il en va de même du remplacement des « accords de branche », appliqués dans toutes les entreprises du secteur, par des accords spécifiques à chaque entreprise, où le travail organisé a moins de moyens de pression.

Le capital est amené à traiter l'homme comme un appendice de la machine, mais s'il y réussit trop bien, le capital ne fonctionne plus. Le prolétaire n'est rentable qu'avec une marge d'autonomie. Il n'est pas une force de travail : il la vend, et cette vente implique un minimum de liberté, celle du propriétaire d'un bien, même si cette propriété se limite à son corps et son cerveau. Le travail forcé n'a pas de rentabilité économique : nourrirait-il correctement les détenus, le goulag resterait punitif. L'entreprise contemporaine nie cette liberté minimale : lors de l'entretien d'embauche, exiger du postulant qu'il indique ses loisirs, et bien sûr des loisirs actifs et conviviaux qui le préparent au travail en équipe, c'est réduire l'ensemble de la personnalité du salarié à un facteur de production.

Or, la société marchande ne peut tout marchandiser. Etre salarié ne se borne pas à passer une quarantaine d'heures hebdomadaires dans une entreprise en échange d'un millier d'euros mensuels. L'essentiel, c'est le comment de cette appartenance : comment chacun y est venu et y travaille, quelles relations il subit avec les chefs, et en quoi il peut les modifier avec d'autres salariés. D'emblée ce rapport est collectif. Contrairement à ce que l'on nous raconte, personne ne vend seul sa force de travail, et aucun patron ne l'achète tout seul non plus. C'est l'ensemble du rapport social qui fait le salariat.

La fameuse flexicurité ne vise rien moins qu'à satisfaire à la fois le travail et le capital : garantie de revenu pour l'un, liberté d'embaucher et de licencier pour l'autre. Or, seul un minimum de sécurité permet d'être flexible. Le chercheur de haut niveau n'a ni difficulté ni crainte à quitter le laboratoire qui l'emploie à Grenoble pour s'expatrier à Denver. L'exécutant peu qualifié et donc remplaçable (c'est-à-dire la majorité des êtres humains) est naturellement moins enclin au nomadisme. La flexicurité suppose des conditions de production bien assises, donc une position privilégiée sur le marché mondial, accessible seulement à une petite minorité de pays. Le modèle danois (d'ailleurs déjà remis en cause au royaume d'Hamlet) ne s'étendra pas plus à l'ensemble de l'Europe que Rome ou Paris, en 1960, ne ressemblait à une banlieue de Stockholm.

La re-location du travail et l'épanchement du capital de par le monde depuis trente ans n'ont jamais été qu'une fuite en avant sans cohérence politique, économique et sociale. Un processus ayant pour but originel de casser la rigidité de l'organisation du travail et la combativité ouvrière a enclenché un cycle immaîtrisable en l'état actuel, parce que ses effets négatifs s'autoalimentent sans cesse. La baisse systématique des coûts et des prix entraîne des coûts et des prix plus bas encore, chaque innovation en appelle une nouvelle, une délocalisation réplique à une autre... Les pays que l'on disait développés se caractérisent par une désindustrialisation mal compensée par l'expansion des services, une déqualification masquée par l'allongement des études, l'incapacité des classes populaires (ouvriers et petits employés, environ 60% des actifs en France) à maintenir leurs acquis, la difficulté croissante des couches dites moyennes à garder leur position et à promouvoir leurs enfants, bref un appauvrissement social relatif, qui ne se perpétuera pas sans remous sociaux. Le choix britannique d'une société débarrassée de la plupart de ses industries, et composée désormais surtout de rentiers et de salariés du tertiaire, est viable aussi longtemps que les pays émergents acceptent la présente division internationale du travail. Le jour où il se développera à New Delhi ou Nankin des services aussi performants que ceux actuellement assurés à Londres, le rôle, l'emploi et le pouvoir d'achat du cadre bancaire, du chercheur, du journaliste, du publicitaire londoniens s'en trouveront aussi menacés que le fut en son temps le sidérurgiste anglais par la concurrence de l'acier japonais ou coréen. (Pour ce qui nous préoccupe - la perspective communiste - ajoutons qu'une société qui peut se croire délivrée de la production (et des ouvriers qui s'en chargent) et où dominent les « manipulateurs de symbole » ne sera jamais à la pointe du combat révolutionnaire. Si le rêve défunt d'un monde industriel géré par les ouvriers faisait obstacle à l'émancipation ouvrière et humaine, celui qui adore les machines communicationnelles est aussi peu lucide sur lui-même et aussi peu capable de critique sociale que celui qui s'émerveillait devant une machine-outil en 1900, ou une machine-transfert en 1950.)

Disloquer les modes de vie traditionnels, priver des centaines de millions d'êtres de moyens d'existence, les prolétariser sans pour autant les intégrer totalement dans le salariat, créer une masse immense de sous- ou de semi-prolétaires dont la condition est très inférieure à celle des minorités salariées favorisées (que ces « favorisés » travaillent en Inde ou en Europe), le capitalisme a toujours puisé là une source de vitalité.

Mais une corde trop tendue finit par casser. Il y a une limite à la mise en friche de foules contraintes de chercher un travail qui n'existe pas, ou d'accepter un travail pire que celui d'hier. Poussé à l'extrême, le processus se renverse. Aucun système social, et moins encore le capitalisme, surtout s'il repose sur une consommation de masse, n'est viable en rejetant la moitié ou le quart des êtres humains placés sous sa domination.

Lorsque, perdant le sens de la totalité, la bourgeoisie oublie que le prolétaire est son mal nécessaire et le travail à la fois un coût et un investissement, c'est qu'elle peut le faire, c'est que le niveau de la lutte de classes ne l'empêche pas de le faire, parce que le salariat, contraint et forcé par la défaite, a cessé de rappeler au capital qu'il ne saurait se passer du travail. Rien n'interdit à une société de marcher sur la tête, de tourbillonner dans l'immatériel... provisoirement. Car le travail, et la consommation des travailleurs, restent indispensables. Fordisme et consommation de masse allaient ensemble. Un capitalisme non fordiste est concevable, à condition d'imaginer une autre façon d'organiser la consommation à large échelle. Le capitalisme n'ayant pas vocation à faire notre bonheur consommatoire, il n'est pas impossible qu'il évolue un jour vers une société « duale » cantonnant la majorité, y compris dans les pays les plus développés, dans une existence misérable, et réservant la qualité et le High Tech à une minorité. Lidl pour les prolos, l'écran plasma pour les couches aisés. Mais rien n'indique qu'on s'oriente dans cette direction : au contraire, l'accumulation continue à reposer sur la production de marchandises achetables sur des marchés toujours élargis. La contradiction est tenable un temps, pas à long ni à moyen terme. Comme dans les années 1920, l'essor technologique actuel ne s'accompagne pas du rapport salarial qui lui est nécessaire pour fonctionner dans le moins mauvais équilibre possible.