Le néo-libéralisme est-il déjà fini ?
La mondialisation s'est faite au nom de la liberté, en particulier celle de l'individu et de l'entreprise par rapport à l'Etat. Dans la pratique, jamais la puissance publique n'a renoncé à son rôle économique : subventions pour l'agriculture des pays riches (avec pour effet d'étouffer celle des pays pauvres), commandes militaires, interaction entre dirigeants politiques et patrons des grandes entreprises, manipulation des droits de douane, etc. Boeing n'existerait pas sans le complexe militaro-industriel étasunien, Nokia sans un Etat finlandais qui finance et oriente la recherche. Seuls les pouvoirs publics sont capables de construire et entretenir les infrastructures et institutions indispensables à la marche du capitalisme, et eux seuls dépassent l'intérêt de l'entreprise et l'individualisme du bourgeois : « on ne peut sans inconvénient abandonner à l'initiative privée le soin de régler le flux courant de l'investissement » (Keynes).
La façon dont montent ou remontent sur la scène certains nouveaux rivaux des Etats-Unis vaut réfutation pratique d'un libéralisme économique qui prétendait faire du marché le meilleur régulateur possible. L'effritement de ce modèle apparaît lorsque des pays se soignent en s'injectant de fortes doses de keynésianisme, redonnant à l'Etat un rôle organisateur dans la vie des capitaux : après la Chine, l'Inde, le Venezuela, la Bolivie..., la Russie maintenant. Alors qu'Eltsine livrait une bonne part de l'industrie à l'initiative privée, en fait à une poignée d'ex-bureaucrates et de managers-gangsters, Poutine remet l'Etat au centre des décisions économiques, renationalise de fait des secteurs productifs entiers, et se sert du pétrole et du gaz comme « armes » contre l'Ukraine, la Pologne, ou la Géorgie.
La montée de la concurrence, associée à la nécessité de répondre aux antagonismes identitaires, nationalistes et religieux, avec tous les risques de fragmentation qu'ils impliquent, rend possible le retour du protectionnisme que l'on disait, lui aussi, désuet et défunt. Aucune puissance, surtout en position dominante, ne quitte de son plein gré le devant de la scène : comme l'a tenté la Grande Bretagne jusqu'aux années 1950, elle fera le maximum pour s'y maintenir, ajoutant ainsi de nouvelles convulsions. Mais que protéger, après de si méthodiques désindustrialisations ? Il n'y aurait aucun sens à défendre des constructeurs automobiles anglais qui n'existent plus, à moins de restaurer une industrie automobile nationale dans ce pays : en ce cas, qui se chargera des investissements ? La transnationalisation à l'œuvre depuis des années rendra un néo-protectionnisme européen (et non spécifiquement allemand, italien ou français) plus difficile et plus agressif, ce qui multipliera les conflits.



