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Demain, orage. Essai sur une crise qui vient

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Index de l'article
Demain, orage. Essai sur une crise qui vient
Capitalisme, passé et présent
En quoi le capitalisme mène le monde
« Contradiction n'est pas impossibilité. » (Marx)
Le cours du capitalisme n'est pas irréversible
1929 : le problème et sa solution
Après 1968, la demi-solution
Le but de la mondialisation
Ce que n'a pas réglé la nouvelle division internationale du travail
Petite sociologie de la bourgeoisie
Prolétarisation de la classe moyenne
Les ateliers du monde
Vivre à crédit
Salaires, déflation et profits
Capital cannibale
Dislocation
Fragmentation politique
Le facteur humain
Mondialisation sans idéologie et archaïsme radical
Surpopulation relative
Migrations non maîtrisées
Le pire des mondes possibles
Introuvable écologie
Le néo-libéralisme est-il déjà fini ?
Guerres
The Clash
La crise qui vient
QUELQUES OUVRAGES UTILISES
Toutes les pages

Capital cannibale

La carte bancaire dans la poche d'un garçon de 11 ans, l'omniprésence de la logique et du vocabulaire du management, l'obsession du gain de temps, la prothéisation des rapports sociaux par des palliatifs technologiques qui nous relient en permanence à tous et à tout, de même que la diffusion d'actions parmi des couches sociales plus larges, sont des conditions nécessaires à une nouvelle ère capitaliste, mais ne suffisent pas à l'imposer, et il n'en découle pas automatiquement une rentabilité accrue du capital. L'ubiquité de la marchandise n'est pas en elle-même source de valeur, ni un capital qui court vite forcément rentable.

Le capital appelé fictif, celui des actions, fragments de titres de propriété que l'on achète et vend, et avec lesquels on peut spéculer, a sa réalité. Il n'y a pas d'économie « réelle », comme si une carrosserie était dotée de la véritable existence dont serait dépourvu un billet de banque. Pour Bouygues, les titres boursiers ont aussi réels qu'un stock de briques ou des maçons qualifiés, et il leur donnera priorité sur les briques et les maçons dont il se débarrassera s'il pense accroître ainsi sa capitalisation boursière. Mais le mécanisme ne fonctionne que si à un moment quelconque intervient un usage rentable de ces briques et de ces maçons. L'argent ne se crée pas lui-même, pas indéfiniment. Comme tout maître, il est perdu sans serviteurs.

D'autres que nous ont souligné la déréalisation qui caractérise la mondialisation. Sur le marché des « produits dérivés », on ne spécule plus sur la prospérité d'une entreprise productrice d'électricité, mais sur la hausse ou la baisse du cours de l'électricité. On spécule sur la spéculation.

Parce qu'elle était gênée par la résistance de l'air, la colombe kantienne était convaincue qu'elle volerait mieux dans le vide. L'utopie du capital est de s'accroître seul, délivré du travail (en fait en ne gardant que le travail intellectuel présumé docile), et de se développer en tant que quantum de valeur détachée des conditions qui l'ont produite. Il ne suffit pas au capital de s'imaginer émancipé du travail, il se veut aussi émancipé de la matière (ni usine, ni marchandises, seulement des flux sans stocks), de la propriété (on ne spécule plus sur des actions qui sont un titre de propriété, mais sur l'évolution possible de ces actions), et pour finir de l'argent lui-même (ni métaux précieux, ni liquidités, seulement des lignes de crédit, des comptes, des chiffres sur un écran, des 0 et des 1). Libéré des contraintes de l'espace par la délocalisation, le capital se rêve simple déplacement dans le temps, et d'un temps annulé puisque « temps réel » signifie tout de suite. Or, un moteur sans piston ni bielle, sans carburant ni bien sûr opérateur qui le met en marche (et peut donc l'arrêter), ne serait pas un moteur, mais l'abstraction du mouvement, l'application des principes de la mécanique à un engin inexistant. Si le temps est bien au cœur du cycle de la valeur, la valorisation est toujours, en dernier ressort, la mise en valeur d'une activité humaine pour produire quelque chose qui soit finalement payé par quelqu'un. Les financiers échangent entre eux, ils ne se reproduisent pas entre eux. Les prodiges nés de l'inceste capitaliste s'avèrent des monstres.

Que traduit l'effarant gonflement de la capitalisation boursière ? Pour l'essentiel, les grosses opérations de bourse n'ont pas pour but d'émettre des actions auprès du public : elles ont lieu à l'intérieur des sociétés cotées, qui rachètent leurs propres actions (et profitent de cette survalorisation pour emprunter), ou entre sociétés, lorsque l'une d'elles en rachète une autre. Rachats d'actions et versements de dividendes mobilisent plus d'argent que les émissions d'actions. Or, le rachat par une entreprise de ses propres titres équivaut à une « décapitalisation » (J.-L. Gréau) : elle paye cher son propre capital. Il est vrai qu'elle se le paye à elle-même, mais l'opération ne revient pas à transférer de l'argent de la poche gauche dans la droite. Car l'entreprise détourne ainsi d'un usage productif des sommes de valeur, qu'elle espère évidemment faire fructifier, mais sans avoir procédé au moindre investissement, comme lorsqu'elle achète un concurrent, un brevet, des chercheurs, s'agrandit ou implante une nouvelle usine. L'actionnaire ici s'enrichit avant que l'entreprise ait fait des bénéfices.

La Bourse n'est plus le lieu de rencontre entre l'entreprise et l'épargnant. Alors que le boursicoteur traditionnel (qu'il s'agisse d'une banque ou d'un particulier) sort à son gré du marché boursier, les fonds de placement en vivent, et tendent à entretenir des valorisations sans rapport avec la prospérité effective des entreprises : « autant ils sont puissants, autant ils sont peu libres » (J.-L. Gréau). On aboutit à un système clos qui n'est régulé que par lui-même, sans qu'un point d'ancrage l'oblige à se rationaliser avant d'atteindre un seuil critique.

Comme par ailleurs les plus fortes capitalisations boursières concernent en général des sociétés possédant leur propre fonds de pension destiné à payer les retraites du personnel, afin que celui-ci soit rentable, elles jouent à la hausse de tout le marché, même lorsque cette hausse va contre leurs intérêts. La bourgeoisie fait tout pour remplacer les cotisations de retraite prélevées sur le travail et le capital par un système d'abord financier et boursier, ce qui rend les fonds de pension dépendants des errements du capital fictif. Ford, GM et Goodyear en ont souffert en 2003, et l'Etat de Californie a dû intervenir pour préserver les retraites de ses fonctionnaires.

C'est parce que le flot d'argent gagné excède les possibilités de gains suffisamment rémunérateurs, que les entreprises rachètent leurs actions, dans l'espoir, par « mimétisme rationnel » (P. Artus), d'accroître une capitalisation boursière déconnectée de leurs performances. Pour faire fortune à Wall Street, il faut moins innover qu'être situé sur un segment de marché sans vraie concurrence : l'économie devient rentière.

Il n'y a rien d'aberrant à ce qu'une capitalisation boursière soit égale à 900 fois la somme des bénéfices annuels d'une entreprise, comme Yahoo en 2000, ou à 60 fois pour Google en 2006 (atteignant la somme de 155 milliards de dollars). Ces chiffres reflètent le comportement logique des investisseurs devant les performances remarquables de firmes sur un marché dont l'expansion fulgurante ne fait aucun doute. L'erreur, c'est d'assimiler le capital de ces entreprises à des valeurs qui n'expriment que la confiance des agents économiques les uns dans les autres, confiance raisonnée mais qui n'a que la solidité d'optimismes réciproques.

Rien ne rend inéluctable une faillite financière en chaîne comme celle enclenchée en 1929. Mais si, en 1960, grâce aux contrôles publics et privés mis en place depuis les années trente, un tel enchaînement était seulement possible, cinquante ans plus tard, la déconstruction des garde-fous le rend probable. Certes, l'Etat intervient, comme la Réserve Fédérale forçant les banques américaines à renflouer LTCM et ses 100 milliards de dollars de dettes en 1998. Les turbulences entamées en 1997 avec la crise de « nouveaux pays industriels » en Asie, avant de frapper d'autres essors fragiles en Amérique latine, ont été contenues, de même le krach de la new economy. Mais les Etats le pourront-ils si des faillites se multiplient ? La possibilité d'une crise systémique est ouverte.