Vivre à crédit
Personne, même le capitalisme, ne vit éternellement à crédit. Les Etats-Unis agissent comme une pompe à finance avalant bon an mal an 700 à 800 milliards de dollars, et leurs déficits privés et publics ne cessent de croître. En Angleterre, on emprunte en moyenne trois fois plus qu'en 1990, et les hypothèques sur la propriété de la maison familiale dépassent des records historiques. En France, le service de la dette pèse pour moitié dans le budget de l'Etat. On ne produit pas assez de valeur pour qu'une fraction en soit redistribuée en salaires afin d'assurer une consommation suffisante, et que l'Etat remplisse ses fonctions régaliennes et sociales. Ce qui est emprunté devra pourtant être remboursé, à moins que ne se généralisent des faillites publiques et privées. Du côté du travail, la restriction du pouvoir d'achat pousse à l'endettement croissant des ménages, « modestes » ou « aisés ».
Si des Etats fortement endettés comme l'Algérie et la Russie ont remboursé ce qu'ils devaient, ils n'ont pu le faire que grâce à une position de rentier, due à la présence sous leur sol de pétrole et de gaz. Les autres pays, c'est-à-dire les plus nombreux, recourent à des coupes sombres dans leur budget et à des privatisations. La dégradation des services sociaux, scolaires et sanitaires permet des économies immédiates, mais affaiblit le potentiel productif. La vente de secteurs-clés à des entrepreneurs privés apporte un argent rapide, mais enlève à l'Etat une source de revenu, sans aucune garantie que la poste ou les chemins de fer seront dorénavant mieux gérés dans l'intérêt de l'ensemble des capitalistes : l'expérience prouverait plutôt le contraire. De même que la monnaie est du travail cristallisé (et non des jeux d'écriture), le crédit n'a de sens que gagé sur des gains à venir, sur des possibilités de création de valeur, donc sur un travail rentable : si le gage est insuffisant ou inexistant, le crédit perd sa réalité.
L'économie de dette repose sur une confiance réciproque, basée sur l'espérance rationnelle d'avantages mutuels : l'entrepreneur chinois produit à prix compétitif un article qu'il vend à un Américain ou à un Européen, et encaisse des sommes élevées qu'il prête à l'acheteur pour que celui-ci renouvelle ses achats. Le capitaliste avance l'argent nécessaire à payer sa marchandise. Les uns doivent s'endetter toujours plus pour consommer ce que d'autres fabriquent mais ne peuvent acheter, leurs bas salaires étant la condition même de la rentabilité de cette fabrication. Or aucune confiance n'est éternelle : qu'elle s'interrompe et l'auto-alimentation du système est suspendue.
C'est sans doute une premièredans l'histoire : des pays pauvres, en tout cas nettement moins bien lotis que leurs partenaires en termes de valeur totale de la production et de revenu par tête, prêtent aux pays dits riches. Il y a bien sûr des boutiques et des centres commerciaux à Shanghai, mais le vrai marché de Shanghai, celui sur lequel repose la prospérité de Shanghai, n'est pas dans cette ville, mais à Bergame, à Barcelone et à Seattle. Comme le disait le gouverneur de la Banque de France, 1,3 milliard de Chinois « pauvres » gagnant en moyenne 900 dollars prêtent chaque année, selon les sources, entre 100 et 170 dollars, soit 10 à 20% de leur revenu, à des résidents américains au revenu quinze fois supérieur. Bien qu'il s'agisse de moyennes, et que le Chinois qui dort dans la rue n'ait rien à prêter, il y a quelque irréalité dans cette situation.



