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Demain, orage. Essai sur une crise qui vient

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Index de l'article
Demain, orage. Essai sur une crise qui vient
Capitalisme, passé et présent
En quoi le capitalisme mène le monde
« Contradiction n'est pas impossibilité. » (Marx)
Le cours du capitalisme n'est pas irréversible
1929 : le problème et sa solution
Après 1968, la demi-solution
Le but de la mondialisation
Ce que n'a pas réglé la nouvelle division internationale du travail
Petite sociologie de la bourgeoisie
Prolétarisation de la classe moyenne
Les ateliers du monde
Vivre à crédit
Salaires, déflation et profits
Capital cannibale
Dislocation
Fragmentation politique
Le facteur humain
Mondialisation sans idéologie et archaïsme radical
Surpopulation relative
Migrations non maîtrisées
Le pire des mondes possibles
Introuvable écologie
Le néo-libéralisme est-il déjà fini ?
Guerres
The Clash
La crise qui vient
QUELQUES OUVRAGES UTILISES
Toutes les pages

Prolétarisation de la classe moyenne

Soit la notion de classe est valable, soit elle ne l'est pas, mais on conçoit mal une classe qui serait au milieu des autres (entre bourgeois et prolétaires), et encore plus mal un milieu si large qu'écartant les extrêmes, il finirait par occuper à peu près tout le terrain.

Dans le capitalisme, tout n'est pas capitaliste, et tout ce qui y est capitaliste ne relève pas du capitalisme le plus avancé technologiquement et socialement. L'existence de petits propriétaires de moyens de production est indispensable à la vitalité industrielle et commerçante (pas de capitalisme sans innovateurs et entrepreneurs), et nécessaire aussi comme amortisseur social. La bourgeoisie ne saurait dominer la société française en s'appuyant seulement sur quelques centaines de milliers de possédants. Il lui faut associer au pouvoir ce que Gambetta nommait en 1872 la « nouvelle couche sociale », où il incluait commerçants, artisans, employés des chemins de fer et de l'administration, instituteurs et médecins, afin de réunir ce qu'un homme politique, un siècle plus tard, a désigné comme « deux Français sur trois ».

Les petits-bourgeois, ainsi appelés parce qu'ils détenaient peu de capital, et ne maîtrisaient d'autre moyen de production que leur modeste entreprise, n'ont pas disparu : artisans, commerçants, petits patrons, professions libérales et autres « indépendants » constitueraient 15% de la population active en France. Leur nombre est inférieur à celui des couches salariées sans autre capital que des économies et souvent un héritage placés en actions, obligations et assurances-vie, placements dépourvus du moindre contrôle sur des moyens de production. En Europe comme aux Etats-Unis, la plupart des patrimoines ne dépassent guère le portail de la maison familiale. Quand près de la moitié des salariés français gagnent moins de 1150 euros par mois, peu de ménages, et certainement pas deux sur trois, ont les moyens de cotiser à un fonds de retraite privé.

Pourtant, les « nouvelles » classes moyennes, comme les « anciennes », prennent une réalité sociale quand les prolétaires ne se battent pas, ou sont battus. C'est cette absence de confrontation, ou son échec, qui a donné et chaque fois redonne du poids à un ensemble intermédiaire où se retrouvent, et où se sont reconnus, nombre d'ouvriers parfois bien payés, parfois mal, mais en tout cas restés extérieurs ou hostiles aux pratiques revendicatives et/ou révolutionnaires des autres prolétaires. Ainsi s'est formé un « centre » social sans autonomie propre, s'alignant du côté du travail ou du côté du capital, selon le pôle qui l'emportait. Le soulèvement argentin de 2001 a été lancé par des prolétaires, et les couches moyennes, initialement hostiles, s'y sont ralliées lorsque la fermeture des banques par le gouvernement les a privées de leur argent, puis l'ont abandonné dès la réouverture des guichets bancaires. Même s'il connaît des fins de mois difficiles, tout salarié n'est pas prolétaire. Pour nous limiter à l'Europe, les grandes fractures historiques, le chartisme, Février puis Juin 1848, la Commune, 1917-21 en Allemagne, le nazisme, Juin 36, 1968, l'Italie de 1969 à 1980, ont fait osciller les fameuses classes moyennes selon les vents du moment. Ensuite, le choc apaisé, la société attribue sa stabilité à la permanence d'une majorité sociologique qui n'est que le produit et non la cause de la retombée sociale. Ce fourre-tout ne devient effectif que dans la mesure où s'émousse le partenariat conflictuel entre capital et travail, et sa théorisation en dit plus sur l'image que notre société se donne d'elle-même que sur sa réalité.

Car ce qu'affirme l'expression « classes moyennes », c'est qu'à part l'oisif richissime et le sans-abri, tout le monde travaille. Mais qu'y a-t-il de commun entre une caissière d'hypermarché, un instituteur, un ingénieur et un médecin libéral ? Dans la réalité, ce vocable confond toute une gamme de métiers manuels et d'exécution (mais non effectués en usine), comme ceux de vendeur, de manutentionnaire, de postier ou de camionneur, avec des professions bénéficiant d'un revenu, d'une sécurité, d'un pouvoir et d'une image qui les situent bien au-dessus dans l'échelle sociale, et induisent un autre rôle historique possible. Si l'agent de service et le professeur de lycée vivent tous deux d'un salaire, ils ne le vivent pas de la même façon.

L'édifice social repose sur le travail productif, certainement moins individuel, moins direct, moins manuel, moins repérable qu'en 1867, mais qui ne s'est pas dilué au point d'exister partout et nulle part. Un professeur de mécanique à l'université, un opérateur aux presses, un cariste et un publicitaire contribuent au lancement de la nouvelle Toyota, mais pas au même degré. (Ce que l'on peut dire, c'est que leurs contributions respectives à la création de valeur seraient plus difficiles encore à quantifier chez Toyota en 2007 qu'elles l'étaient dans une filature en 1867.) Quelques usines vendent directement leur fabrication dans un magasin attenant aux ateliers : aucun vendeur ne saurait se passer d'ouvrier. D'ailleurs, la concurrence et l'obsolescence programmée entraînent un gonflement des fonctions d'encadrement, de formation, de représentation, de vente et de travail social, qui alourdit autant la valorisation qu'il la facilite.

Toute société repose sur un équilibre, toute société de classes sur un équilibre entre classes, et la nôtre sur un équilibre entre capital et travail. Cette relation a eu successivement pour pivot les ouvriers issus des métiers artisanaux, puis les ouvriers professionnels et ce que l'on a appelé l'aristocratie ouvrière, ensuite les OS, que rien n'est venu remplacer dans ce rôle.

Paradoxalement, notre monde se veut post-industriel alors qu'il n'a jamais autant dépendu d'objets fabriqués par l'industrie, du paquebot de croisière à la puce électronique. Les appareils les plus quotidiens incorporent même des métaux rares importés des mines d'Afrique, aussi précieux que l'étaient il y a mille ans la soie et le poivre d'Asie. Nul besoin d'être un marxiste intransigeant pour expliquer la négation de réalités industrielles pourtant si lourdes, et donc du travail ouvrier, par la nécessité pour le capital de mater les travailleurs trop remuants des années 1960-80, et de consolider la déconfiture ouvrière par la mort symbolique du fait ouvrier. Autrefois la richesse d'un pays se mesurait en tonnes de charbon et d'acier, aujourd'hui on se plait à l'évaluer au nombre de chercheurs.

De cette évolution, a émergé un point d'équilibre inédit: le fer de lance de la nouvelle économie se voulant dans le tertiaire, et surtout dans des technologies réputées ne dépendre que d'une connaissance productrice de connaissances, les « classes moyennes » se voient encore une fois promues. Mais ce ne sont plus les « nouvelles classes moyennes » de 1960, réunissant employés, fonctionnaires, vendeurs et cadres, mais de nouvelles nouvelles classes moyennes : celui qui a la chance d'y appartenir exerce un métier n'ayant rien à voir bien sûr avec l'huile de machine, mais pas non plus avec le tipp-ex du bureau d'antan, car il œuvre en équipe, est investi de menues responsabilités, diplômé, polyvalent, responsable, autonome, et part régulièrement en stage pour améliorer sa qualification. Il travaille de préférence dans les médias, la communication, la formation, la recherche, le culturel, le social ou le médico-social, mais dans tous les cas utilise des instruments de haute technologie, et dès qu'il sort du bureau se hâte de les utiliser encore.

Ces couches, présentées comme la majorité de la population active d'aujourd'hui ou de demain, et qui souvent croient l'être, devaient constituer le facteur privilégié de stabilité d'un capitalisme rénové, au point qu'en 2002 un dirigeant du PS fasse l'éloge du « groupe intermédiaire constitué en majeure partie de salariés avisés, informés et éduqués qui forment l'ossature de notre société (..) Du groupe le plus défavorisé, on ne peut malheureusement pas toujours attendre une participation sereine à une démocratie parlementaire. Non qu'il se désintéresse de l'histoire, mais ses irruptions s'y manifestent parfois dans la violence. »

Hélas, mondialisation et délocalisation sont sans pitié. Sitôt apparu, le néo-tertiaire subit une prolétarisation : pourquoi la compression des coûts l'épargnerait-elle ? Le manipulateur de symboles se réveille intello précaire, sans même parfois un bureau à lui (il doit laisser chaque soir un clean desk), et l'on parle d'un « smic cadre ». Le chercheur qui s'expatrie au Canada ou en Chine n'y réussit qu'en se montrant plus compétitif que le voisin. « Que le meilleur gagne » : à ce jeu, beaucoup perdent. Celui qui n'a pas le bonheur de s'être brillamment expatrié à Montréal ou à Shanghai devra travailler deux fois plus longtemps que la génération précédente pour acheter en France le même type de logement. En 2006, le Contrat Première Embauche étendait aux jeunes diplômés, issus pour la plupart des couches dites moyennes, la précarité déjà vécue par la jeunesse la plus défavorisée : c'est pour cela que « l'opinion » était en majorité hostile au CPE.

Le supposé pivot social se révèle instable, socialement et politiquement. Alors qu'il avait fallu un siècle au capitalisme pour (croire) se débarrasser des ouvriers, il aura mis quelques dizaines d'années pour entamer la cohésion d'un nouveau groupe central. On ne peut faire des couches salariées les plus immergées dans la modernité l'axe d'une société, car il leur manque la cohésion sociale dont sont capables, quand elles s'en donnent les moyens, la classe du capital et la classe du travail.

C'est toujours un capitalisme fatigué qui croit pouvoir n'être ni bourgeois ni ouvrier, et ne reposer que sur une moyenne sociale lui permettant d'échapper aux dures réalités de classe. La France de l'entre-deux guerres s'imaginait stable parce qu'en s'organisant autour de couches pré-capitalistes et de masses rurales, elle tenait à distance une classe ouvrière perçue comme dangereuse. De cette stabilité, le parti radical était l'expression politique. L'édifice a résisté à la crise de 29, traversé Juin 36 avec succès, avant de s'avérer inopérant face à la conflagration européenne : entre Roosevelt, Hitler et Staline, Laval ne faisait pas le poids. Espérer aujourd'hui, comme le tente l'Angleterre thatchérienne puis blairiste, asseoir la société sur l'alliance de rentiers âgés et d'une nouvelle génération gagnant agréablement sa vie devant des écrans, tandis que les ex-ouvriers ou leurs descendants se contenteraient d'un welfare au rabais, c'est se préparer des lendemains agités.

Avant 1914, la montée d'un mouvement ouvrier dominé par le syndicalisme et la social-démocratie attira une partie de la petite-bourgeoisie, dont Pannekoek observait que sa venue coïncida avec un affadissement du programme socialiste. Après 1918, ces couches rallièrent les conservateurs et pour une part, après 1929, la réaction. Plus près de nous, les classes moyennes contribuèrent à la chute de l'Unité Populaire chilienne en 1973, et au climat insurrectionnel en Argentine en 2001-2002. Le déficit d'assise sociale annonce des troubles.