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| Amour. Extase. Crime. |
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L'amour
Si l'on en croit les Manuscrits de 1844, le "rapport le plus naturel de l'homme avec l'homme, est le rapport de l'homme avec la femme". Cette formule est compréhensible et utilisable pour autant qu'on n'oublie pas que l'histoire des hommes est celle de leur émancipation, en tout cas de leur éloignement de la nature par la création de la sphère économique. L'homme n'est pas séparé de « la nature ». Sa nature consiste à être à la fois un donné biologique (nous sommes des primates), et par son activité à modifier en lui-même et hors de lui les données naturelles.
Étant l'une d'elles, l'homme n'est pas extérieur aux conditions naturelles. Mais il veut les connaître et il a commencé de jouer avec elles. On peut discuter des mécanismes qui ont abouti à cela (dans quelle mesure cette démarche a résulté des difficultés de la survie, particulièrement dans les régions tempérées, par exemple ?), mais ce qui est certain c'est qu'en transformant son environnement, pour être à son tour transformé par lui, l'homme s'est placé dans une position qui le distingue radicalement des autres états connus de la matière. Débarrassée de tous présupposés métaphysiques, cette capacité de jouer, dans une certaine mesure, avec les lois de la matière, c'est très précisément la liberté humaine. Cette Liberté, dont les hommes ont été dépossédés au fur et à mesure qu'il la produisaient, puisque c'est elle qui a nourri l'économie, il s'agit de la reconquérir sans s'illusionner sur ce qu'elle est : ni liberté des désirs déferlant sans rencontrer d'obstacles, ni liberté de se soumettre aux commandements (qui les déchiffrerait ?) d'une Mère Nature. Il s'agit aussi de donner toute son extension à la liberté de jouer avec les lois de la matière : elle est aussi bien celle de détourner un cours d'eau que celle d'user à des fins sexuelles d'un orifice qui n'avait pas été naturellement "prévu" pour cet usage. Il s'agit enfin de voir que le risque seul garantit la liberté.
C'est parce qu'elle doit laisser tout son champ d'extension à la liberté humaine que la critique des mœurs ne peut ériger en signe de leur misère telle pratique plutôt que telle autre. On lit parfois que dans le monde moderne, la liberté des mœurs ne recouvre qu'une activité masturbatoire (seul ou à deux ou plus). S'arrêter à cette donnée de fait, c'est se méprendre sur l'essence de la misère sexuelle. Est-il nécessaire d'insister longuement sur cette évidence : il est des branlettes solitaires infiniment moins misérables que bien des étreintes ? La lecture d'un bon roman d'aventure peut être beaucoup plus passionnante que des voyages organisés. Ce qui est misérable, c'est de vivre dans un monde où il n'y a plus d'aventure que dans les livres. Les rêveries, éventuellement suivies d'effet, que tel être suscite en nous, ne sont pas dégoûtantes. Ce qui l'est, ce sont les conditions qu'il faut réunir pour qu'il soit possible de le rencontrer. Quand nous lisons dans une petite annonce qu'un barbu invite la vieille dame et son chien qui habitent à l'étage au-dessus à venir se livrer à des galipettes avec lui, ce n'est ni la barbe, ni la vieillesse, ni la zoophilie qui nous dégoûtent. Ce qui est répugnant, c'est que pour rencontrer sa voisine il faille passer une annonce dans Libération, et que le désir du barbu devienne un argument de vente pour une marchandise idéologique particulièrement déplaisante.
Lorsque, seul dans une pièce, on rédige un texte théorique, dans la mesure où ce texte donne une prise sur la réalité sociale, on est moins isolé des hommes que dans le métro ou au travail. L'essence de la misère sexuelle ne réside pas dans telle activité plutôt que dans telle autre - même si la prédominance de l'une d'entre elles peut être symptomatique - elle tient au fait qu'à dix, à deux ou tout seul, l'individu est irrémédiablement séparé des autres par les rapports de concurrence, par la fatigue et par l'ennui. Fatigue du travail, ennui des rôles. Ennui de la sexualité comme activité séparée.
La misère sexuelle, c'est d'abord la contrainte sociale (contrainte du travail salarié et son cortège de misères psychologiques et physiologiques, contrainte des codes sociaux) s'exerçant sur une sphère présentée par la culture dominante et sa version contestataire comme l'une des dernières régions du monde où l'aventure est encore possible. La misère sexuelle, c'est aussi un désarroi profond des hommes (dans la mesure où la civilisation capitaliste et judéo-chrétienne s'est imposée à eux) devant ce que l'Occident a fait de la sexualité.
Le christianisme a repris au stoïcisme (dominant dans l'empire romain) l'idée double que : 1) le sexe est à la base des plaisirs, 2) on peut et on doit donc le contrôler. L'Orient, lui, par une affirmation ouverte de la sexualité (et pas seulement dans l'art de la chambre à coucher), tend vers un pansexualisme où la sexualité doit bien sûr être maîtrisée, mais au même titre que le reste : on ne la privilégie pas. L'Occident ne brime pas la sexualité en l'oubliant mais en ne pensant qu'à elle. Il sexualise tout. Le plus grave, ce n'est pas que le judéo-christianisme ait réprimé le sexe, mais qu'il ait été obnubilé par lui, non pas qu'il l'ait refoulé, mais qu'il l'ait organisé. L'Occident fait de la sexualité la vérité cachée de la conscience normale, mais aussi de la folie (hystérie). Au moment où la morale entre en crise, Freud découvre dans la sexualité le grand secret du monde et de toute civilisation.
La misère sexuelle, c'est un jeu de balance entre deux ordres moraux, l'ordre traditionnel et l'ordre moderne qui cohabitent plus ou moins dans les cerveaux et dans les glandes de nos contemporains : d'un côté, l'on souffre des contraintes de la morale et du travail qui empêchent d'atteindre à l'idéal historique d'épanouissement sexuel et amoureux, de l'autre, plus on se libère de ces contraintes (imaginairement en tout cas) plus cet idéal apparaît insatisfaisant et vide.
Il ne faut pas prendre une tendance et sa mise en spectacle pour la totalité : si notre époque est celle d'une relative libéralisation des mœurs, l'ordre moral traditionnel n'a pas disparu. L'ordre traditionnel fonctionne et fonctionnera encore longtemps pour une bonne partie des populations des pays industrialisés. Dans une grande partie du monde, il est encore dominant et offensif, comme en Islam et dans les pays de l'Est. En France même, ses représentants, curés de Rome ou de Moscou, sont loin d'être inactifs. Le poids de souffrances que représentent leurs méfaits pèse encore assez pour qu'on ne vienne pas nous interdire de les dénoncer au nom du fait que c'est le capital qui sape les bases de l'ordre moral traditionnel. Toute révolte contre cet ordre ne va pas nécessairement dans le sens d'un néo-réformisme : la révolte peut aussi bien être le cri de la créature opprimée qui contient en germe l'infinie variété des pratiques sexuelles et sensuelles possibles, réprimées depuis des millénaires par les sociétés oppressives.
On aura compris que nous ne sommes pas contre les "perversions". Nous ne sommes pas même pas opposés à la monogamie hétérosexuelle à vie. Cependant, quand des littérateurs ou des artistes (les surréalistes par exemple) prétendent nous imposer l'amour fou comme le summum du désirable, il nous faut bien constater qu'ils reprennent à leur compte le grand mythe réducteur de l'Occident moderne. Ce mythe est destiné à fournir un supplément d'âme aux couples, atomes isolés qui constituent le meilleur fondement de l'économie capitaliste. Parmi les richesses qu'une humanité débarrassée du capital ferait prospérer, figurent les innombrables variations d'une sexualité et d'une sensualité perverses et polymorphes. C'est seulement lorsque ces pratiques pourront fleurir que l'"amour" tel qu'André Breton et la collection Harlequin le chantent apparaîtra pour ce qu'il est : une construction culturelle transitoire.
L'ordre moral traditionnel est oppressif et comme tel mérite d'être critiqué et combattu. Mais s'il est entré en crise, ce n'est pas parce que nos contemporains auraient plus le goût de la liberté que nos aïeux, c'est parce que la morale bourgeoise révèle son inadaptation aux conditions modernes de production et de circulation des marchandises.
La morale bourgeoise formée dans toute son ampleur au 19e siècle et transmise par le canal religieux ou par l'école laïque, est née d'un besoin de relais idéologiques à la domination du capitalisme industriel, à une époque où le capital ne dominait pas encore totalement. Morale sexuelle, familiale et du travail allaient de pair. Le capital s'appuyait sur des valeurs bourgeoises et petites-bourgeoises : la propriété fruit du travail et de l'épargne, le travail pénible mais nécessaire, la vie de famille. Dans la première moitié du 20e siècle, le capitalisme vient occuper tout l'espace social. Il se rend indispensable, inévitable : le salariat est la seule activité possible puisqu'il n'y en a pas d'autre. Par conséquent, alors même qu'il s'impose à tous, le salariat peut se présenter comme non-contrainte, garantie de liberté. Tout étant marchandisé, chaque élément de la morale devient caduc. On accède à la propriété avant d'avoir épargné, grâce au crédit. On travaille parce que c'est pratique, non par devoir. La famille large cède la place à la famille nucléaire, elle-même bouleversée par les contraintes de l'argent et du travail. L'école, les médias disputent aux parents l'autorité, l'influence et l'éducation. Tout ce qu'annonçait le Manifeste Communiste est réalisé par le capitalisme. Avec la fin des lieux de vie populaire (cafés, pubs), remplacés par des lieux de consommation marchande (boîtes, centres commerciaux) qui n'en ont pas la qualité affective, on en vient à demander trop à la famille, au moment où elle a moins que jamais à offrir.
Sous la crise de la morale bourgeoise, il y a plus profondément une crise de la moralité (comme on dit la socialité) capitaliste. Il devient difficile de fixer des "mœurs", de trouver des modes de relations entre les êtres, des comportements qui dépassent la faillite de la morale bourgeoise. Quelle moralité le capitalisme moderne apporte-t-il aux hommes ? Son omniprésence et la soumission de tous et de tout rendent théoriquement superflus les relais antérieurs. Heureusement, cela ne marche pas. Il n'y a pas, il n'y aura jamais de société capitaliste pure, intégralement, uniquement capitaliste. D'une part, le capital ne crée rien à partir de rien, il transforme des êtres et des rapports nés en dehors de lui (paysans venus à la ville, petite-bourgeoisie déclassée, immigrés) et il reste toujours quelque chose de l'ancienne socialité, au moins sous forme de nostalgie. D'autre part, le fonctionnement même du capital n'est pas harmonieux : il ne tient pas les promesses du monde rêvé de la publicité, et suscite une réaction, un repli vers les valeurs traditionnelles pourtant globalement dépassées comme la famille. D'où ce phénomène : on continue à se marier, mais un mariage sur trois ou quatre se termine par un divorce. Enfin, obligé de diriger, de contraindre, de brimer ses salariés, le capital doit réintroduire en permanence les valeurs relais d'autorité et d'obéissance que son étape actuelle rend pourtant désuètes : d'où un emploi constant de l'idéologie ancienne à côté de l'idéologie moderne qui vante la participation et l'autonomie.
Notre époque est celle de la coexistence des morales. De la prolifération des codes, non de leur disparition. A la culpabilité (hantise de violer un tabou) se juxtapose l'angoisse (sentiment d'un manque de repères devant les "choix" à faire). A la névrose et à l'hystérie antérieures succèdent le narcissisme et la schizophrénie comme maladies historiques.
Ce qui régit le comportement de nos contemporains, c'est de moins en moins l'ensemble des commandements sans appel transmis par le pater familias ou le curé, mais bien plutôt une espèce de morale utilitariste de l'épanouissement individuel, servie par une fétichisation du corps et une psychologisation forcenée des relations humaines, dans laquelle la manie interprétative a remplacé le rite de la confession et de l'examen de conscience.
Sade était en avance sur son temps. Il annonçait simplement le nôtre : celui de la disparition de toute garantie morale avant que l'homme ne soit devenu lui même. L'ennui intolérable que finit plus ou moins vite par ressentir le lecteur du monotone catalogue du marquis, on le retrouve à la lecture de ces petites annonces où se répètent à l'infini les figures d'un plaisir sans communication. Le désir sadien vise la réification absolue de l'autre, pâte molle où imprimer ses fantasmes. Attitude mortifère : anéantir l'altérité, refuser de dépendre du désir de l'autre, c'est la répétition du même et la mort. Mais tandis que le héros sadien s'attache à rompre les freins sociaux, l'homme moderne, dans sa logique d'épanouissement individuel, est devenu à lui-même sa propre pâte à fantasmes. Il n'est pas emporté par son désir, il "réalise ses fantasmes". Ou plutôt, il cherche à les réaliser, comme on fait du jogging pour « s'entretenir » au lieu de courir pour le plaisir ou parce qu'on a besoin de se rendre rapidement quelque part. L'homme moderne ne se perd pas dans l'autre, il fait fonctionner et développe ses capacités de jouissance, son aptitude à l'orgasme. Dompteur mou de son propre corps, il lui dit : "Jouis !", "mieux que ça ! ", "cours ! ", "danse ! "...
Pour l'homme moderne, l'obligation du travail est remplacée par celle du loisir réussi, la contrainte sexuelle par la difficulté d'affirmer une identité sexuelle. La culture narcissique va de pair avec le changement de fonction de la religion : au lieu d'évoquer une transcendance, elle devient un moyen de passage moins malaisé des moments de crise de la vie (adolescence, mariage, mort). La religion ne suffit d'ailleurs pas à aider les hommes à être modernes : il leur faut aussi faire appel à la famille : "Une famille non pas sur-présente, comme au siècle dernier, mais sur-absente. Elle se définit non par l'éthique du travail, ou la contrainte sexuelle, mais par l'éthique de la survie et la promiscuité sexuelle." Ainsi parle un psychologue, C. Lasch (Le Monde, 12 avril 198 1).
Au sein de la crise de la moralité qui domine les sociétés occidentales, les hommes sont moins armés que jamais pour résoudre la "question sexuelle". Et c'est précisément le moment où elle est posée dans toute sa crudité, et où l'on a donc le plus de chances de s'apercevoir que cette "question" n'en est pas une.
L'homme moderne s'effare, d'autant plus perdu devant la marchandisation de toute vie qu'elle s'en prend à ce sexe brimé pendant 2000 ans qui ne resurgit que pour se vendre et s'acheter. On s'aperçoit alors que dans le monde de la marchandise, l'exercice débridé des sens (porté à l'extrême par les personnages de La Grande Bouffe de Marco Ferreri en 1973) isole encore plus l'individu, de l'humanité, de ses partenaires et de lui-même. On retourne finalement au christianisme, car on aboutit à l'idée d'une sexualité aliénante et mortifère.
L'œuvre d'un George Bataille, par exemple, est révélatrice de cette évolution du monde occidental depuis le début du siècle. A rebours de l'histoire de la civilisation, Bataille part de la sexualité pour aboutir à la religion. De la fiction de L'Oeil (1928) à la fin de sa vie, il aura passé son existence à chercher l'implicite de L'Oeil. Sa trajectoire croise en route le mouvement révolutionnaire et s'en éloigne d'autant plus vite et facilement que ce mouvement disparaît presque complètement. Il aura néanmoins eu le temps, dans les dernières années de l'entre-deux-guerres, de défendre des positions face à l'antifascisme et à la menace de guerre, qui tranchent souvent par leur lucidité sur le verbiage de la grande majorité de l'extrême gauche. C'est pourquoi son œuvre est ambiguë. On peut l'utiliser comme illustration des impasses religieuses où aboutit l'expérience limite de la sexualité débridée :
"Une maison close est ma véritable église, la seule assez inapaisante." (Le Coupable, publié en 1944, Oeuvres, Gallimard, V. p. 247)
Mais si, dans ce qui précède, comme dans la plus grande partie de son œuvre, il se borne à prendre le contre-pied des valeurs admises, à peaufiner une nouvelle version du satanisme, il lui est aussi arrivé d'écrire des phrases qui révèlent une intuition profonde d'aspects essentiels du communisme : "prendre la perversion et le crime non comme valeurs exclusives mais comme devant être intégrées dans la totalité humaine." (4 avril 1936, Oeuvres, 11, p. 273).



